Résumons ce road-trip moto 2018 : après la pluie, vient le beau temps. Après la Bosnie, vient le Montenegro (vite fait). Après le Montenegro, vient l’Albanie. A l’exception de deux-trois romans sublimes – mais hélas, depuis longtemps oubliés – d’Ismaël Kadaré, l’Albanie est absolument vierge de toute représentation dans ma petite tête. Encore plus vierge que la Bosnie. Petit signe qui trompe pas, je confonds une fois sur deux Albanie et Arménie, et Tirana avec Tijuana (Mexique).

Je pressens depuis un moment que si je dois me prendre une claque de road-trip moto cet année, ce sera en Albanie. Même si j’ai abandonné mes plans de campagne profonde pour tracer direct vers Tirana.

De fait, dès que je passe la frontière – du côté d’Hani I Hotit – j’entre dans un autre monde.

Celui où tu installes un magasin avec un chaise sur le bord de la départementale dès que tu as 3 patates sorties de ton champ, ou une poule qui a pondu 2 oeufs et demie.

Celui où les longues routes droites comme tout sont limitées à 60 km/h, parce qu’une fois tous les 500 mètres, tu croises le chemin d’un accès à un champ. (PERSONNE ne respecte la limitation, même si j’exagère un peu. La plupart du temps c’est 80 km/h. Sauf que les gens doublent comme des fous).

Un monde où à un moment donné les station-services ont commencé à se reproduire toutes seules, comme dans Terminator mais avec des pompes de Super 95 à la place des cyborgs. Il y en a tous les 5 kilomètres.

station désaffectée Albanie

Apparemment la résistance albanaise a envoyé dans le passé Gjorg mener la vendetta contre le K-1000 (K comme Kérosène), ça a marché, et une station sur trois est aujourd’hui fermée. Mais en rentrant de 1947, Gjorg a ramené a l’Albanie d’aujourd’hui tout un tas de pétrolettes fantastiques. Mi mécaniques, mi taillées dans des bidets, ânes qui tirent une charrette à pneus.

Ces étranges engins se tirent la bourre à 25 kmh avec les scooters 50 cc à peine plus récents aux environs de Shkoder, première ville d’importance que je croise sur ma route.

Alors que je file à moto la route déroule un billard absolu,

les arbres se font aussi rares que les automobilistes. Les Albanais ont profité au maximum de la plaine, en éparpillant – les malins – leurs maisonnettes ci et là dans les étendues agricoles, façon Kansas en plus petit.

Voilà le premier contact avec l’Albanie, ce vernis d’exotisme déguisé derrière le sous développement. Le salaire moyen oscille entre 150 et 350 euros selon les sources, même pas un RSA. 60 % des Albanais vivent de leur lopin de terre.

Le reste est à Tirana.

Tirana.

Tirana où j’arrive sous la flotte, trempé jusqu’à l’os mais c’est pas ce qui me turlupine (je commence à être habitué, c’est le thème officiel de ce voyage). Aux portes de la ville, la route est indigne d’une capitale. Bourrée d’ornières, nids de poule et flaques d’eau olympiques. Je serre les fesses sur la moto. Le trafic se densifie à mesure que j’approche du centre et les Tiranais conduisent comme des bourrins.

La demi-heure que je prends pour traverser la ville jusqu’à mon point de chute est exténuante.

Il y a bien des feux, doublés de flics pour faire la circulation, c’est pas exactement le bordel. Mais le concept de carrefour a une appréciation toute relative. Ça fonce et force le passage tant que ça peut, ça klaxonne pour rien, c’est très agressif, beaucoup plus qu’à Marseille Paris ou Rome. Sarajevo, c’était de la roupie de sansonnet à côté.

Magasin de fortune à Tirana

Je prends mes pénates au quartier Qyteti Studenti Rruga (rue) Jorgjia Truja dans une hostel pour backpackers. 11 euros la nuit (augmenté à 12 depuis), avec abri à moto inclus, à 1,5 km de la place Skanderberg. Grosso modo, en deux jours, j’effectuerai deux fois une grosse balade autour de la place centrale, dans le sens des aiguilles d’une montre. Qyteti Studenti est un quartier résidentiel calme et gris béton où les hostels AirBnB poussent comme des champignons. En descendant à l’est d’Ali Demi vers Xhamlliku, j’ai trouvé le quartier le plus décrépi vu depuis ma visite de bidonvilles en Afrique du Sud. Xhamlliku et la Zona 1 sont tout en briques et petits commerces, ça a un certain charme. Le centre est tout un poème, une épaisse rocade autour d’une place très communiste (= mastoc), bordée de bâtiments sans harmonie. A l’ouest, entre Tregu Çam et Blloku, c’est chicos et alangui. A aucun moment je me suis senti en insécurité. Tu verras pourquoi ci-après.

Les premières heures à Tirana sont enthousiasmantes.

Je capte de suite que la ville figurera pas avant longtemps dans le top 10 des capitales du Lonely Planet, ni du top 20. Ni du top 30… Mais le dépaysement opère et se transforme vite fait en charme.

Des quartiers entiers aux rues défoncées. Une architecture qui a pas ou peu bougé depuis les années 60.

Des mémés qui tricotent au pied d’immeubles éclatés, entourées de dindons et de poules. Cireurs de chaussures, vendeurs de légumes et de cigarettes sur le trottoir, cordonniers, réparateurs de bicyclette… partout des ornières, du gris, des briques, des caries de béton et de bois et de vas y que je balaye désespérément la boue devant chez moi.

La pauvreté, bien sûr et encore.

Mais aussi les pépés qui se réunissent dans les squares pour jouer aux échecs aux dames aux dominos, et les enfants qui jouent sur les places au lieu de tanker la PS4. Même si aussi et malgré tout partout les écrans blafards des smartphones qui se reflètent sur les visages des passants et des conducteurs (hé oui. Beaucoup), des magasins en abondance et plein, plein de cafés aux terrasses bondées.

tirana city trip road trip moto

Je mange deux plats (pas terribles) avec 1 litre de bière (!) pour 6 euros. Alors que la nuit tombe, Tirana continue de vibrer, je vais me coucher tôt mais les jeunes, les gens descendent dans les rues rejoindre les cafés, j’ai l’impression que le Tiranais est un animal social.

Le deuxième jour, je pars tôt pour en profiter un max, encore sous le charme de la veille.

J’attaque par le musée d’histoire nationale.

J’y apprends que les Albanais ont appris à faire du feu comme nous, en tapant entre deux pierres, et je m’attarde dans la section antique, quand le peuple s’est fait coincer entre Rome et Athènes.

Le musée est très exhaustif,

mais le reste m’intéresse moins.

Les représentations de Jésus enluminées, le Moyen Âge, les arquebuses, le XXe siècle, les mitraillettes, les photos de politiques en noir et blanc et la partie dictature stalinienne, bof.

D’autant que passé les deux premiers étages, les Albanais ont eu la flemme de traduire en anglais.

Musée d’histoire, de Tirana, place Skanderberg. Plus de renseignements ici. De l’autre côté de l’esplanade, tu trouveras le Bunker’Art 2. A ne pas confondre avec le Bunker’Art 1 (gros musée d’histoire de l’Albanie au XXe siècle, à près de 5 bornes motorisées de la place Skanderberg), le Bunker’Art 2 est consacré aux morts de la dictature communiste. Faut être d’humeur. J’ai passé mon tour.

Alors je parcours la ville, en long large et en travers. Jusqu’à me saouler.

10, 15 bornes ? Je finis par me perdre – dans ma tête.

Si l’occident et le Kapital ont commencé à faire leur chemin, à coups d’Yves Rocher, Pierre Cardin, Intersport, Adidas et Pepsi, si on trouve des malls, je me sens un peu perdu.

Tirana quartier

Personne ne fait gaffe à moi. Je suis seul.

Pas là pour claquer ma thune ni m’envoyer en l’air. Juste seul.

Je fatigue, j’ai envie d’un jambon beurre. Mon cœur manque un battement en voyant un M jaune sur fond rouge, comme le type en plein désert qui mirage un oasis, raté c’est pas un Mcdo mais une simple supérette.

En milieu d’après-midi, la pluie me force à poser mes jambes endolories. Je trouve un restau familial (mes préférés : les rades de quartier qui ressemblent à rien. Parce que oui, bon, McDo merci non merci). Lost in translation je me fais servir… 2 plats à base de riz. Bon appétit, mes boyaux me diront merci. Avec la bière : 4 euros. Tu peux pas test…

plats de riz restaurant Tirana

L’estomac renfloué mais la tête toujours maussade, je m’enfonce dans ma solitude. Avec ce point l’interrogation lancinant : mais qu’est-ce que je fous à Tirana ?

“Ah Stephen King ? C’est de la politique, non ?” – le vendeur d’une librairie, 25 ans.

Même Stephen King, ils connaissent pas. Je fais 4 ou 5 échoppes dans toute la ville avant de trouver l’un des deux King traduits en Albanais – sur une cinquantaine de romans. Mon péché mignon, en voyage, récupérer les S.K en traduction locale. J’en ai en 13 langues. 

Aucun rabatteur pour venir m’enquiquiner, aucun regard curieux. Très peu d’étrangers. Même pas un enfant qui pointerait le doigt pour dire à maman “t’as vu, le monsieur, il est pas pareil que nous”.

Mon insignifiance à quelque chose de vertigineux.

Ça, c’est la pyramide de Tirana. Érigée en 1988 pour servir de musée à la mémoire du leader maximo de l’Albanie communiste. Après la déconfiture du communisme, on a tranquillement laissé la pyramide à l’abandon. Elle a servi, un temps, de boîte de nuit.

Tous les voyageurs solo connaissent ça. Je l’ai déjà vécu à Bled en Slovénie, à Bar au Monténégro. La plupart du temps, c’est dû à la fatigue, parfois, c’est juste un(e) autre qui nous manque.

Aujourd’hui elle est complètement déglinguée. Mai 2018 : les ouvriers se relayaient pour débarrasser l’intérieur. On peut monter au sommet (c’est là où j’ai fait la photo en une de ce billet), en compagnie de môme de 9 ans qui fument du shit. 

Et dans certains cas, t’es juste perdu à des milliers de kilomètres de chez toi, chez un peuple et un espace qui se fout de toi comme de son premier mort.

C’est déstabilisant, d’abord. Angoissant, un peu.

Jusqu’à ce que tu te dises que c’est ce que tu es venu chercher.

J’ai perdu la moitié de mes photos de road-trip moto 2018. J’ai fait avec celles qui restaient. J’ai légèrement pimpé les couleurs sur tous les clichés.

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