La ville de Nice s’est dotée depuis 2018 d’un Festival du Film moto. Une idée tellement géniale que j’y consacre deux billets, après avoir fait un saut sur l’édition 2019. Celui-ci revient sur la prog’ et le palmarès, tandis qu’un autre te mettra dans l’ambiance, en compagnie de son fondateur, Olivier Wagner.

Pour cette édition 2019, le Jury emmené par Jacques Bussillet (journaliste, ancien rédac chef de Moto Journal) a récompensé :

Au nom du père, prix du meilleur long-métrage (et prix du public)

Parts and Labour, prix du meilleur court-métrage.

Ce qui suit est mon retour perso sur le gros de la sélection 2019.

La grosse crainte, face à un festival festival de niche comme celui-ci, serait de voir sélectionné tout et n’importe quel film pour meubler la programmation. Après tout, les films motos courent pas les rues. Autre danger : la jouer hyper mono-moto-maniaque, et tourner en rond. D’autant plus que le fondateur, Olivier, a un fort passif dans la moto sur piste…

Sauf que.

J’ai pu voir 11 films sur les 15 présentés en compèt.

Bien sûr, il y a des choses qui m’ont plus ou moins touché que d’autres. Mais je n’ai vu aucun truc lamentable, de ceux qui te font courir vers le guichet pour crier “remboursez nos invitations”.

Et les programmateurs, sous infusion du boss, ont eu le bon goût de toucher toutes les pratiques de la moto. Faisant se côtoyer récits de voyages, portraits de champions, odes à la mécanique, clips quasi expérimentaux, films d’art et essai… dans un niveau général assez élevé.

Un bon cru, donc.

Au rayon des films moyens et des déceptions de cette édition 2019 :

Broken Roads To Siberia, de Jyri Koski, qui réussit dans sa forme l’exploit douteux de faire de 10 000 km entre la Finlande et la Sibérie (génial !) une véritable promenade de santé. Une balade aussi intéressante qu’un Roquefort la Bédoule – Grasse sur autoroute en 4×4.

Parts and Labour de Benjamin Galland, idée gagnante sur le papier (un père bourru ex-alcoolique, et un fils fraîchement sorti de taule, doivent se ré-apprivoiser autour de l’atelier mécanique moto familial) pâtit notamment de son montage. Et (c’est lié au montage) d’un écueil classique dans le court métrage : vouloir capturer la matière d’un long et la faire entrer au burin dans un format de… 23 minutes.

Au nom du Père de Stéphane Paquin, documentaire aussi punchy qu’hagiographique sur Miguel Duhamel, fils de champion, et lui-même champion de moto québécois qui a dominé les pistes de nombreuses compèts américaines dans les années 90 et 2000. Relativement plaisant, mais très superficiel, et calibré pour la télévision (c’est produit par la RDS, une chaîne sportive), dans un montage où les initiés s’amuseront à (et s’agaceront de) reconnaître les éventuelles coupures publicitaires.

(Le film est visible en intégralité sur le site de RDS.)

Fait intéressant : Parts and Labour et Au nom du Père sont tous les deux les grands gagnants du Festival du Film Moto de Nice 2019. Lis la suite, et tu comprendras que tout est affaire de sensibilité, la mienne allant d’abord vers :

Les bizarreries et les galettes dans le haut du panier.

La Persistente de Camille Lugan. Un court-métrage d’auteur déjà présenté à la Semaine de la critique, l’une des compèts du Festival de Cannes. Quelque part dans les Pyrénées, un village oublié de Google Maps. Un immigré espagnol se fait chourer sa moto par un petit couillon qui sait pas qu’il vient de faire la pire erreur de sa vie.

Une exploration sensorielle et fantastique du rapport souvent fusionnel que les motards entretiennent avec leurs bécanes. Tourné à la lumière si particulière de la pleine lune qui se reflète sur les cimes enneigées… et réalisé avec une belle sensibilité par une nana, ce qui ici mérite d’être souligné.

Transcend de Ethan Vara et Brian Walsh. Le film (en entier ci-dessus) adopte un dispositif un peu vain de prime abord, en faisant défiler les vignettes de pilotes de motocross et freestyle qui, en deux minutes chacun, te disent qui ils sont, et où ils vont rider.

Super, j’en connais aucun !

Et puis… et puis petit à petit les motos sautent de plus en plus haut, de plus en plus loin, l’image n’est plus que trajectoires et diagonales de deux-roues motorisés dans les airs, pour un effet presque hypnotique.

Très bel hommage à ce qui est pour moi – et depuis que je suis môme – la plus belle et la plus fascinante discipline de moto sportive. Mention spéciale aux plans Go-Pro embarqués dans les cabrioles, à couper le souffle.

Le hors concours

Back to Berlin de Catherine Lurie. Un cas très particulier, qui a fait débat au sein de la sélection (tu liras mon interview d’Olivier Wagner, boss du festival). Les premiers reniflements mouillés se sont fait entendre après seulement dix minutes dans la salle, et j’aurais mis une phalange à couper que le film repartirait avec le Prix du Public (si tu as lu plus haut, tu sais que je me suis trompé).

Et pour cause : quand bien même il s’agit d’un road trip moto de 4500 bornes, la moto est ici prétexte. Tu aurais facilement pu la remplacer par des voitures que le résultat eut été le même. Et puis, à la fin d’une semaine où on a reparlé d’antisémitisme en France, c’est surtout d’histoire et d’Holocauste qu’il s’agit.

La réal suit un petit groupe de motards dans une tournée inaugurale des Macchabiales, les Jeux olympiques Juifs, qui en cette année 2015 se tiennent à Berlin. Descendants directs de déportés pour beaucoup d’entre eux, les motards traversent divers pays européens d’Israël jusqu’en Allemagne, et revisitent un passé éminemment douloureux.

De Thessalonique, Grèce (où on a fait partir un tas de wagons vers les camps de la mort) à Auschwitz,

en passant par la Hongrie, où le Danube s’est teinté de rouge, du sang de 20 000 Juifs sommairement exécutés sur ses rives… on pleure beaucoup dans Back to Berlin. Il y a beaucoup de violons. Et de spéculations : il est mentionné à plusieurs reprises que se trimballer dans certains pays avec un drapeau Juif pourrait poser problème, sans que rien vienne le démontrer à l’image. Ce qui est un peu problématique, quand bien même les Juifs européens ont en ce moment de quoi faire la grimace.

Il y a une scène qui résume assez bien le parti-pris du film, quand 4-5 motards s’assoient dans un wagon et constatent par eux-mêmes les conditions dans lesquelles s’effectuaient les convois de la mort. La caméra s’attarde sur leurs visages baignés de sueur. Bon.

Est-ce que je pense que Back to Berlin en fait trop, est réalisé à la truelle ? Oui. Est-ce que j’ai appris des choses ? Plein. Est-ce que c’eut été une erreur de pas le programmer au Festival du Film Moto de Nice ? Sans aucun doute possible.

Qu’est-ce qu’un festival sans un peu d’aspérités politiques, historiques, sans une ouverture en prise directe avec les tourments du monde ?

Back to Berlin a pris la mention spéciale du Jury 2019.

Et enfin :

Mes deux coups de cœur du Festival de Film Moto de Nice 2019

The World’s slowest Harley de Pa Lhomme et Léo Terreros, un feel good-movie entre Rocky et Les fous du volant.

Pa dirige une agence de pub, ce qui est très pratique quand tu veux parler de toi dans un film. Pa est issu d’une famille de bricoleurs moto du dimanche (mais pas manchots), convertis à la Harley depuis que le père a vu débarquer les GI américains à leurs guidons. Pa a pris un moteur de Harley 1943, l’a patiemment retapé pendant 5 ans pour monter de toutes pièces un side car streamliner je sais pas quoi (un truc qui roule, quoi).

Son idée fixe : participer à la Speed Week du mythique lac salé de Bonneville, et faire tomber des records de vitesse…

Parce qu’on est de grands enfants

Rien à jeter, dans ce film à la caméra experte, bourré de passion, de fun, de suspens. Le co-réal et sujet principal du film – heureusement très sympathique – s’efface presque derrière les bécanes improbables qui peuplent la Speed Week, et les pépins mécaniques qui jalonnent son odyssée.

Le truc, c’est qu’il y a tellement de catégories qu’il suffit plus ou moins d’avoir un engin en état de marche pour faire tomber un record. Le plus dur étant d’avoir un engin en état de marche… et de passer les contrôles techniques impitoyables de l’organisation américaine. Laquelle rigole pas avec la sécurité…

The World's Slowest Harley
L’étrange engin du fou du volant Pa Lhomme, bâti autour d’un moteur de Harley Davidson 1943.

Une histoire de grands enfants filmée à hauteur d’homme, qui dit beaucoup de choses de notre fascination pour le moteur à explosion. The World’s Slowest Harley aurait fait un super prix du Public, mais je dis ça, je dis rien…

Tandis qu’au prix du Jury, j’aurais bataillé pour :

115 db Lucile Chauffour festival film moto
Image absolument pas représentative du film de Lucile Chauffour, mais la seule que j’ai pu trouver. Attends, quitte pas, je vais demander la bande annonce au distributeur.

115 DB de Lucile Chauffour.

Là, on est sur un docu type Fémis (la plus prestigieuse école de ciné intello de France et d’Europe) ou Arte, pour schématiser. 37 minutes de longs plans frontaux, sans mouvements de caméra, plantés comme un journaliste immobile et muet en plein circuit de course.

Une journée dans la vie d’un circuit de course, donc. Le lieu de la passion, des hommes et des moteurs. On s’attarde sur les trognes d’anonymes, pilotes, mécanos, directeurs de course, femmes de, enthousiastes, enfants, figurants et même conducteurs de balayeuses automatiques, sans jamais leur donner le micro ni te montrer la course du jour.

Le travail sur le son et le temps fait ressortir le ronflement des moteurs – les fameux 115 décibels, évacue tout discours et toute narration, pour te donner à chaque cadre tout le temps de lire une image grouillante de vie éphémère et triviale.

Les trognes ne sont que de passage, la passion de la course automobile reste dans l’indicible, le vrai sujet du film étant le béton et l’asphalte. Celui qui a vu, qui voit, verra.

Il y a pas 36 solutions. Ou tu t’ennuies rapidement, ou tu entres dedans et en ressors légèrement fasciné.

Je suis bien évidemment de ceux là.

Pour terminer,

Tu peux aussi aller voir J’ai tout quitté pour un road trip à moto (film complet sur YT), Motorcycle Boy, clip quasi expérimental, et La vie de Brian. La vie de Brian était sélectionné mais a pas pu être diffusé pour cause de problème technique. Pas grave, j’ai déjà dit tout le bien que j’en pensais ici.

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