Après quelques jours de transit à Montréal, en cette fin juin 2019 j’entame un road trip nord-américain XXL avec ma propre moto. La concrétisation de 5 ans de prises de tête…

NB : actuellement sur la route, je posterai autant que faire se peut sur smartphone, mais sans pouvoir fignoler mes billets comme d’habitude. Je sais même pas à quoi ils ressemblent (et ça m’angoisse). Pour me suivre au jour le jour et avoir plus de photos : like la page Roadtrippeur sur Facebook.

J’ai fait mon itinéraire 500 fois, mes sacs au moins autant. J’ai saoulé mon entourage jusqu’à ce qu’il ne jette plus qu’une oreille entendue à mes rêves éveillés. J’ai repoussé d’un an, puis deux, puis trois, jusqu’à ce que le projet m’apparaisse comme le rêve d’un rêve.

J’ai réservé mon billet d’avion et posé mes jours de congés avec l’air goguenard du joueur de poker millionnaire qui, clope au bec à 4h du matin, envoie 10 000 balles sur une paire de rois en se disant que quoi qu’il arrive il reviendra demain.

Revenir demain. Que je parte ou que je trouve une excuse foireuse pour annuler – et j’en ai cherché des tas – je reviendrai demain.

Demain, demain, demain. Le mantra de l’internationale des procrastinateurs.

Quand on a 20 ans, on se pose pas la question, les demains sont tous des prochaines fois. Passé un certain âge, on fait le malin, on raconte aux autres qu’on a des projets, tout le monde acquiesce, mais on sait très bien que les demains ont toutes les chances de devenir des jamais.

Sauf que là, pendant que je faisais des frags sur la PS4 et que j’allais bosser mon 8h30 / 17h30 tous les jours on est arrivés en juin 2019 et donc… j’avais payé un billet d’avion et posé des congés.

A moins d’aller me planquer dans la Creuse et bidouiller des montages de ma moto sur des champs de blé dans le Kansas (j’y ai pensé) ou de me casser une jambe (je l’ai envisagé), j’étais à court de demains.

Panique à bord. Mon royaume pour une couette, un chocolat chaud, un bisou sur le front et demain tout serait oublié !

Appelle moi le Woody Allen du road trip moto.

J’avais peur.

peur de quitter ma routine,

peur de me lancer, peur de me dégonfler, peur de pas réunir assez d’argent, peur de pas retrouver mon boulot parce qu’on se sera aperçu que je sers à rien,

peur que mes mains de pianiste et ma morphologie de clou rouillé tiennent pas le choc sur les commandes de la moto (je me suis fait mal les 6 premiers mois de permis, j’ai installé un quikshifter – semi embrayage automatique – exprès)

peur de camper à la sauvage,

peur de ma vue déclinante,

(je porte des lunettes depuis 5-6 ans et j’ai des tâches translucides dans mon champ de vision)

peur de pas être assez en forme,

peur des 38 tonnes sur la route,

peur des Texans et de leurs fusils,

peur de laisser mes collègues de boulot faire sans moi, peur d’abandonner ma copine.

Je me suis fait dix fois le film de l’accrochage bête et méchant entre Brienne et la berline Ford d’une quinqua new-yorkaise en plein retour de yoga.

10 fois, je l’ai vue qui m’aboierait dessus tout en composant le numéro de son avocat, un tueur du barreau qui me ferait cracher un rein pour une malheureuse rayure sur un pare-chocs.

J’avais (un peu) peur de prendre l’avion, peur de trop préparer mon voyage, peur de pas assez préparer mon voyage, peur de prendre du matos caméra cher avec moi et de me le faire piquer, peur de le casser aussi,

peur d’être célibataire en rentrant,

peur de tomber en panne dans le désert et de claquer un anévrisme en attendant une dépanneuse sous 50°,

peur de tomber en panne, peur de pas arriver à sortir de bonnes images,

peur de partir,

peur de pas partir,

peur de me faire croquer par un ours dans un parc,

peur de dépenser tout mon argent et de ne plus pouvoir repartir en voyage, peur d’aller aux États-Unis mais de jamais aller en Amérique du sud, peur de jamais pouvoir retourner en Islande,

peur de la banqueroute en cours de voyage,

peur de me faire refouler par un douanier francophobe,

peur de partir en moto faire la route 66 certes, mais de plus pouvoir faire la route de la soie après…

Je suis parti avec la boule au ventre, et la peur de vivre. Comme n’importe quel rêveur professionnel – section demain, mention futur antérieur – quand on le met devant le fait accompli, qu’on lui file un seau et une pelle pour faire ses châteaux de sable.

Je suis parti. Ma moto et mes châteaux et mes os, 5000 km par dessus l’océan. J’ai passé la douane américaine le 22 juin à Coburn Grove, Maine.

Quels que soient les demains qui m’attendent, que je rentre plus tôt ou ruiné ou rapatrié sanitaire, je suis parti.

Parce que, t’sais, la vie elle est courte, on dit.

11 Comments

  1. Super …!
    Tu l’as fait et pas moi… Raisons familiales qui m’ont fait repousser ce projet d’un an. Même si mes craintes ne sont pas les mêmes…. j’ai quelques années de plus, plus rien à prouver, pas grand chose à attendre soi ce n’est ce plaisir simple: partir, voyager, vivre.
    Tu as fait le plus dur : partir, mettre la clef dans la serrure et prendre le large.
    Mon tour solitaire, je viens de le faire.. quelques iles pas très lointaines et bien arrosées. Et comme chaque fois, j’ai retrouvé ce plaisir d’être ‘libre’, libre de rire, de craindre, de changer de route et de suivre ses envies.
    Je suivrai avec intérêt et plaisir tes billets et ton itinéraire. Moi aussi je serai sur la Route 66, en Aout mais pas avec ma bécane qui reste en Europe et accompagné cette fois pour un autre plaisir : celui de partager. Puis à l’automne, je repartirai vers l’Est… Turquie et Iran cette année.
    Bonne route, ouvre les yeux, ouvre ton coeur et ….. enjoy !

    1. Alors toi… depuis qu’on s’est croisés tes périples et ta manière de vivre envoient du rêve ! Je sais bien que ce n’est que partie remise pour les US, et encore tu te débrouilles pour y aller cette année. Pas grands chose à prouver de mon côté, mais je me cherche encore un peu et je gamberge encore sur le sens de ma propre liberté. Suis dans un bar à Nashville très bruyant et je repense aux campings des deux derniers jours sur la Blue Ridge Parkway… et j’aimerais bien revenir deux jours en arrière… c’est grave docteur ?

      1. Grave ….? Peut être pas, ou pas encore ! Mais je ressens moi aussi ce sentiment bizarre quand je roule en solitaire. Je ne m’arrête jamais dans les villes mais plutôt à coté, je ne fréquente que peu les endroits ‘civilisés’ et les bars bruyants. Peut-être est ce pour mieux tenir compagnie à la solitude qui est la compagne la plus fidèle du moment ???
        Et le ‘retour à la civilisation’, si elle doit se faire pour recharger la bête, le compte en banque, l’estomac et les batteries est toujours quelque chose qui me demande des efforts …!
        Pour l’instant, laisse tomber les interrogations et les états d’âmes. Voyager en solo c’est aussi et surtout le (grand) plaisir d’être à son rythme, de rester là où l’on se sent bien et de fuir là où l’on n’a pas de plaisir….
        Bonne route, bonnes découvertes….!

  2. Bonjour Jérémy
    Et bien voilà après ces moments de doutes bien légitimes, tu y es. Les départs en solo ne sont pas faciles et les doutes que tu as rencontrés sont connus de tous. Mes départ sont en couple donc les nôtres sont bien plus simples.
    Profites bien car tu as fait le plus dur. Maintenant cela ne va être que du bonheur. Nous allons te suivre avec plaisir.

    1. Merci Sylvain. Ça fait 10 jours et j’ai encore plein de doutes… plein de questions que je ne pensais pas me poser. La route me soignera…

  3. Bonjour Lagaphroaig,

    Je vais suivre avec intérêt ton périple, tu as bien raison d’avoir eu raison de tes peurs .
    Je te souhaite une longue route, profite bien de tout ces moments qui vont te faire des souvenirs inoubliable, merci pour le partage.

    good luck for the future.

    Papi du fofo street.

  4. Bravo
    J’ai suivi tes publications ,toujours de bons conseils, pas prétentieux et invitation claire au voyage.
    Bonne idée pour les USA au plaisir de recueillir tes impressions
    Ici un lien pour voir mon dernier road trip en Espagne et notamment au cimetière de Sad Hill là on a été tourné » le bon la brute et le truand « de Sergio ,Leone

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