C’est l’histoire d’Olivier Coste, un type (presque) comme toi et moi qui traverse les déserts à pieds, en solo et en autonomie complète, d’Australie en Chine en passant par le Maroc. Depuis quelques années, il a développé un charriot à énergie solaire qui lui permet de franchir les dunes avec 200 kilos de vivres et d’eau. Son expé 2019 ? La traversée en sac à dos du Macay, un massif de Madagascar encore relativement épargné par Instagram.

Je le connais un peu – depuis une dizaine d’années. Et si tu es un habitué de mes portraits, tu sais que ce genre de situation fait qu’il y a 50 % de chances que cet article soit à la fois un peu long et pas tout à fait inintéressant à lire.

Ça fait des jours que tu marches au rythme moyen de 2 kilomètres heures.

Pris en sandwich entre une immensité bleutée imperturbable – même pas un oiseau par heure pour te distraire – et une mer immobile de dunes de sable dont les lignes toutes semblables te laissent très peu de repères spatiaux.

Tu t’es aperçu que les dunes chantaient. Dans le désert, la température et le vent font vrombir le sable du matin au soir. On dit que les dunes chantent. C’est séduisant deux minutes. Perturbant, très vite. Et puis tu y fais plus attention, concentré sur ta moyenne. Deux kilomètres heures, trois maximum, un pas après l’autre. Parce que ta moyenne, c’est aussi celle de ton eau et de tes vivres.

C’est autant une question de temps et de déplacement, que de survie.

Olivier Coste chariot désert
Olivier Coste en plein moment tendu lors de la descente d’une dune du désert de Badain Jaran, Chine.

C’est aussi un choix.

On vient pas s’enfoncer à mille lieux d’une prise électrique et du moindre humain – on parle même pas d’une douche chaude – sans le choisir en pleine conscience.

Or en ce moment précis, alors que tu descends ta troisième dune de la journée et que la traction à chaîne de ton chariot s’enraye, que tu dois mettre toutes tes forces dans ton épaule pour le retenir malgré la motorisation électrique et que le chant des dunes te donne le vertige,

dans ce moment de panique, donc,

tu peux pas t’empêcher de te poser la question à 100 000 000 d’euros :

“Qu’est-ce que je fous là ?”

“C’est bien de sortir des chemins balisés. Toi qui es blogueur, tu sais de quoi je parle. Il y a eu une sorte de démocratisation du voyage, liée à l’avènement des réseaux sociaux, tout ça. Récemment, en Australie, j’ai été effrayé de voir à quel point certains endroits avaient complètement changé. Il y avait des hélicoptères qui nous passaient au dessus, des campings à la roots sont devenus des bases aquatiques… J’ai l’impression que le monde entier est devenu un centre de vacances. Et ça, ça m’effraie,” attaque Olivier.

camping chariot électrique désert
Ça c’est sûr, c’est pas les voisins qui vont venir se plaindre de quoi que ce soit.

J’ai croisé le chemin d’Olivier Coste en 2006, alors qu’il montait une équipe pour produire son premier court-métrage. On était tous les deux tellement différents que j’aurais jamais cru qu’il ressortirait quelque chose de cette rencontre.

D’autant plus qu’on était déjà suffisamment vieux pour avoir passé les étapes classiques qui cimentent une amitié masculine jusque dans l’âge adulte. Le bac, les premières beuveries et histoires de nanas autour d’un pétard (“elle te méritait pas, mec, et tu sais ce qu’on dit : une de perdue…”).

Une chose m’a fasciné d’entrée :

Le fait qu’il ait suffisamment d’argent pour produire son propre court-métrage (30 000 euros de budget, piochés sur un héritage) et éviter d’avoir à pointer au boulot tous les matins.

Il me reçoit pour cet interview dans une ancienne porcherie. Un vestige du patrimoine familial agricole, reconverti depuis en un vaste parc immobilier, qu’Olivier gère désormais avec son frangin. “C’est le père de ma mère qui a eu l’opportunité d’acheter des terrains ici. Mes parents ont fait la bascule vers l’immobilier quand l’Allemagne s’est mise à brader son porc. C’était compliqué, en plus. Il y en avait 3000. Et c’est pas des chiens et des chats, tu fais 70h par semaine, et tu dis adieu aux vacances.”

“L’Himalaya, c’est devenu une autoroute”

Olivier a gardé de son passé familial un côté terrien, paysan. Voire conservateur borderline, comme tu pourras t’en rendre compte dans la vidéo d’un de ses premiers tests de charriot au Maroc. (Mais si tu dois en regarder qu’une, réserve-toi pour celle à la fin de ce billet).

Tout ça pour te dire que même si elle se traduit par des discours politiques différents, on partage tous les deux une insatisfaction chronique pour le réel.

“Il n’y a plus d’endroits de liberté et d’aventure. Ce qu’on lisait encore dans les romans dans les années 70-80, les mecs qui partaient traverser le Groenland ou l’Antarctique en bateau. Tout ça, ça existe plus. Maintenant on se fait déposer en charter en Antarctique. C’est abominable. L’Himalaya, c’est devenu une autoroute.”

Amen.

Olivier Coste est un touche à tout.

Si le court-métrage fait ensemble a pas été à la hauteur de nos espérances, j’avais été impressionné par l’exigence et la passion d’Olivier. Il en faut : réaliser un film c’est être à la fois artiste, technicien, DRH, comptable.

A l’époque, Olive se passait les films de James Cameron en boucle – un type qui se contente pas de mettre en boîte un scénario, mais construit ses propres caméras, effets spéciaux, et plateaux de tournage. Une espèce rare de cinéaste entrepreneur, qui fabrique les outils de sa propre expression.

Olivier Coste mécanique déset Badain Jaran
Le chariot Solar Explorer permet à Olivier Coste de marcher en autonomie un peut partout sur la planète, en emportant une charge d’eau et nourriture de 200 kilos.

Accroche-toi encore un peu, tu vas comprendre le lien entre cinéma, maçonnerie et voyages dans le désert.

Il est à chaque fois question de processus créatif maîtrisé de bout en bout, et appliqué à ta propre vie.

Olivier a d’abord fait une école de comm’. Bidouillé dans sa chambre un court-métrage en 3D qui lui a ouvert un CDD de 6 mois dans l’animation, à l’île Maurice. Il a ensuite produit son propre court donc, (et écrit un long-métrage tout à fait potable). Mais le paysan-terrien-créateur s’est vite fait rattraper par une certaine réalité.

“J’ai senti que c’était pas fait pour moi, cet univers là. Surtout la production. Le Festival de Cannes c’est infernal. Il se passe rien. Il faut aller dans les soirées avec drogues à gogo, raconter des conneries en permanence pour se vendre. Je suis pas taillé pour ça. Entre les acteurs les producteurs les managers, tu sens qu’il y a vraiment des strates de codes à pratiquer, et si tu les maîtrises pas tu es perdu.”

Désert Badain Jaran
Wow.

Alors Olive commence à voyager en sac à dos.

États-Unis, Nouvelle Zélande, Australie, Japon, Chine, Thaïlande en 4 mois. Premiers chocs culturels, qui débouchent sur un projet inattendu.

A son retour, il fait un prêt pour acheter une maison de village de 4 niveaux et la retaper de fond en comble. Son plan : la revendre clés en main à un riche étranger fana de Provence. Une entreprise de moine-maçon un peu délirante pour moi, qui pose aucun clou au mur de peur de me fracasser un doigt.

“J’étais en Australie, je cherchais quelque chose à faire en rentrant. Je suis tombé sur une annonce sur Le Bon Coin, une baraque de village avec un potentiel créatif énorme. 300 m², 4 niveaux… je me suis mis à faire des croquis, prendre des photos des matières qui m’intéressaient, j’imaginais chaque pièce comme un pays différent. J’ai demandé à mon frère de me réserver la baraque, et je l’ai achetée dès que je suis rentré.”

Solar Explorer Sisyphe expédition désert trek
Dans le désert, avec un tel attirail plus ou moins expérimental, tu as intérêt à avoir suivi de près la fabrication du bouzin et savoir bricoler, sinon tu vas pas très loin…

Pendant 5 ans, Olivier en fera “un pur délire créatif”

“J’ai eu très peur. Ça a été très long. Il s’est passé la même chose que sur tout processus créatif, peinture ou cinéma. Quand c’est long comme ça tu peux être amené à bifurquer, perdre de vue l’idée d’origine. Ce qui dans des projets aussi longs et chers, peut te conduire droit dans le mur. A un moment j’ai commencé à faire trop attention aux détails, et à aller trop vite.

Je me suis repris, j’ai détruit des choses à plusieurs reprises. Les deux premières années ça a été beaucoup de construction et déconstruction pour arriver à m’appliquer sur une idée d’origine. Une idée dont je pourrais être fier au bout de cinq ans. Dans les aventures dans le désert, c’est pareil. Il faut toujours garder en tête pourquoi tu es là et pourquoi tu le fais. Si tu l’oublies tu pars dans tous les sens et c’est là où tu te plantes.”

Olivier a fini par vendre sa baraque avec une jolie plus-value.

Nulle part

Le déclic du cinéaste-paysan-maçon contrarié, et sa mue en baroudeur, s’opèrent lors d’un voyage dans le désert marocain avec sa miss.

“Les paysages étaient tellement beaux que je me suis dit Olivier, tu peux pas te contenter de les traverser en bagnole, manger un tajine et repartir. Il faut rentrer dans le lard du truc, y aller à pieds. C’est à pieds, quand tu prends le temps, que tu vis des choses. Il y a un aspect de contemplation, tu te laisses pénétrer par l’environnement.”

En rentrant, Olivier fonce sur Google Earth, trouve au Maroc “une route qui débouchait au milieu de nulle part”, et enrôle le frangin pour traverser le nulle part. Deux cents bornes en une semaine avec sacs à dos, le début de l’aventure.

Olivier Coste trek Maroc
Les Coste, frères, lors des premiers treks aux Maroc.

Olivier Coste versus Wild – à roulettes

“On s’est rendu compte qu’on pouvait faire des choses plus compliquées. On a voulu repartir au Maroc pour une expé plus longue. Mais se posait un souci : dans toutes les expéditions à pieds tu as un problème lié à la charge. Tu peux pas trop te charger, car ça t’ajoute en poids donc en fatigue, donc en vitesse. A moins de chasser… mais si tu attrapes rien pendant 2 jours, tu taperas quand même dans tes provisions. D’où l’idée du portage par chariot.

Ça s’est fait en plusieurs étapes. On a fait l’essai, avec mon frère et mon neveu. On a mis le petit dans le chariot avec le matériel, il était comme un pacha, relax. Mais en 15 heures, dès qu’il y avait un obstacle, il a toujours fallu l’un de nous derrière pour pousser, l’autre devant… ça marchait pas.

Or, moi, j’avais déjà une appétence particulière pour les dunes. Mais tirer un engin qui pèse le poids d’un piano dans les dunes…”

De l’inévitabilité et de l’importance de l’échec

Après deux prototypes marocains en mode bricole, Olivier se sent suffisamment confiant pour s’expédier en Australie avec un chariot motorisé à panneaux solaires, pour un ultime test. “Je m’étais dit l’Australie, c’est plat, je peux rééditer un peu le même truc qu’au Maroc, tranquille. J’ai fait trop vite…”

L’expé aurait du durer un mois, la mécanique de l’engin lâche au bout de deux jours.

Olivier abandonne le chariot dans la pampa australienne avec un repère GPS, revient en 4×4 avec remorque (“je leur ai pas dit où j’allais, sinon on m’aurait pas laissé louer la voiture”), fait ressouder le bidule en catastrophe à la ville la plus proche, retourne dans le désert… et le charriot casse à nouveau un peu plus loin.

Désert Badain Jaran Solar Explorer
Faut le vivre, ça…

“Je me suis senti comme une sous-m…”

“Ça a été tragique, sur le coup. Une claque monumentale. Je suis jamais passé par de tels stades émotionnels. Je me suis senti comme une sous-merde. Et j’ai perdu un fric pas possible. Mais en fait ça a été un mal pour un bien. L’aventure commence par des échecs. Si c’est trop facile c’est plus de l’aventure. C’est tu prends ton sac et tu vas traverser la forêt d’à côté de chez toi le dimanche.”

Olivier comprend qu’il y arrivera pas seul, et va taper à la porte de Jean-Pascal Plumeau, qui développe des assistances électriques pour vélo chez OZO, à Eguilles, Bouches du Rhône. “Je lui ai expliqué mes contraintes et de suite il m’a dit “on a une solution pour toi”. C’est un ingénieur, il a vu de suite des choses que je ne voyais pas. Il était déjà loin ! C’est grâce à lui et une autre société qui m’a fait les pièces sur mesure, qu’on a réussi à développer ce chariot à assistance électrique. Il est désormais capable de tirer 200 kilos et passer des pentes de sable à 30° à vitesse nulle, là où un 4X4 a besoin d’élan”.

Ne jamais perdre de vue son objectif initial

Je te le donne en mille : l’expédition suivante d’Olivier au désert du Badain Jaran, Chine, celle qui aurait dû signer son premier morceau de bravoure, s’est aussi soldée par un échec. Un fail très joliment raconté dans cette vidéo :

Je m’aperçois en l’intégrant sur mon blog que j’ai oublié de l’inclure dans ma masterclass des films de voyage, tiens. Il y en a une autre, un peu moins réussie, l’année suivante, quand Olivier a enfin validé son aventure. Trois. Cents. Kilomètres. De. Désert.

A pieds.

Je crois que c’est le bon moment pour que je mentionne le nom de feu la boîte de prod / et néo agence d’expédition d’Olivier : Sisyphe. Comme le type de la mythologie grecque qui pousse son rocher jusqu’au sommet comme un damné (merci les dieux vicelards), et le regarde inlassablement tomber, dévaler la pente, avant de remettre ça le lendemain. Et le lendemain. Et le lendemain.

Et le lendemain.

Quoi qu’il en soit – et parce que tu t’impatientes, je sais – revenir au cinéma par les films d’éxpé d’Olivier me permet de boucler la boucle, et d’embrayer sur ma conclusion.

“Souvent quand tu crées il y a un fantasme, tu te projettes dans tes personnages. Or la mise en scène demande une énergie colossale. C’est dur, il faut beaucoup d’argent, de temps, tu es talentueux ou pas – je pense que j’excellais pas. Et à la fin… tu as créé quelque chose qui est toujours pas toi,” me livre Olivier. “Là où j’ai eu la révélation, et il a fallu du temps, c’est : plutôt qu’essayer de créer un personnage, autant essayer d’être mon propre personnage. Et vivre mes propres aventures.”

Oh, ça me rappelle un truc. Vivre ses rêves, rêver sa vie, toussa. Faire des portraits de potes baroudeurs parce qu’on peut pas barouder soi-même.

Olivier Coste Sisyphe Explorer
“C’est quoi, ce bruit ?” Une nuit, dans le désert du Badain Jaran, Olivier Coste a du courser un renard qui lui avait piqué sa casserole…

Le personnage Olivier s’envole donc le 3 mai 2019 pour traverser 250 km du Macay, à Magagascar.

Un massif montagneux d’altitude qui, vu du dessus, ressemble à une sorte de cerveau. Un assemblage inextricable de canyons, a certains endroits pas plus large qu’un homme, avec des falaises à passer… un labyrinthe.

Olivier troque cette fois-ci le charriot pour un sac à dos, il filtrera son eau.

Aux dernières nouvelles, il me dit être entré en contact avec un spécialiste des crocodiles, parce que dans le Macay, il y a des crocodiles, et que ce serait un peu ballot de se faire croquer une jambe au bout de deux jours.

Remarque, Olive serait capable d’aller se faire poser une jambe bionique sur mesure par James Cameron et de repartir le lendemain…

Olivier Coste a un site web, Sisyphe Explorer, et une chaîne Youtube. Mon prochain portrait sera probablement celui d’un motard.

Photos DR Olivier Coste.

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