Une masterclass très personnelle en quête du film de voyage (et film de voyage à moto) ultimes, à l’aide d’exemples concrets de productions diverses et variées.

Attention, je flingue parfois à balles réelles, et les auteurs sont exposés. Mais il s’agit de parler esthétique et sens, et non de me payer la tête de qui que ce soit. Je me fais pas trop de souci, la dernière étude menée sur 3 de mes lecteurs montre qu’ils sont plus beaux et intelligents que la moyenne. Mais la dernière chose que je voudrais, c’est t’envoyer pourrir une vidéo familiale sur Youtube.

Cœur avec les doigts à tous les créatifs et ceux qui font.

Je sais pas si tu te rends bien compte de notre chance, lecteur.

Moi, ça cesse jamais de me fasciner, ou plutôt de m’inquiéter. Dans le confort de nos pays pourri-gâtés riches, on a accès à un nombre de trucs incroyables.

Pour un an de salaire moyen au Sénégal (en gros, une enveloppe de 1500 e) on peut s’offrir un matos vidéo dont les meilleurs caméramen osaient même pas rêver il y a encore dix ans. Un engin VOLANT qui te suit en filmant avec une qualité d’image tip top ? Il y en a à 600 euros, avec 3 batteries incluses.

Résultat ? Des millions d’heures de création sur Youtube made in société des loisirs. “Mon tour du monde 2017”, “5000 kilomètres sur un lama au Pérou”, “les corniches de côte d’Azur à moto”, “La famille aux States !!!!”

Le truc, c’est qu’il y a film et film. Temps d’upload d’une vidéo sur Youtube, et temps d’attention.

Et si on faisait le tri ?

Le film de voyage à moto monomaniaque

C’est l’exemple de film le plus répandu et le degré zéro du film de voyage à moto : le PDV (point de vue) subjectif de road trip. Souvent, l’unique point de vue offert par le vidéaste. Ou plutôt l’absence de point de vue : de sa vocation immersive (tu vois à travers les yeux de celui qui filme et donc tu voyages par procuration) on retient bien souvent… l’ennui.

Surtout quand l’apprenti cinéaste-motard étale ses exploits sur plus de trois minutes. Ci-dessous, un épisode d’une série de plus d’une heure quasi intégralement en vue subjective.

Mention spéciale aux vidéos accompagnées de techno bien tectonique ou de hard bien métal, et merci Gopro, merci les fixations Gopro sur le casque, merci les casques, merci la vie.

Mais attention : sur un temps court et monté en rythme, l’effet peut aussi faire mouche, comme dans la vidéo ci-dessous, qui a un côté joliment hypnotique :

Le film de voyage pas à moto monomaniaque

Le vlog, c’est une école que je comprends pas. Question de génération, peut-être.

Ici, avant d’entrer dans le vif du sujet (et cette vidéo a des choses autant pertinentes que marrantes à raconter) il faut se farcir 20 minutes de monologue face caméra.

Ça demande de l’auteur une confiance en soi que je suis loin d’avoir. Et, de la part du spectateur, un gros effort d’attention…

“Qui veut aller aux toilettes, avant d’embarquer ?” Le film de voyage familial

C’est le film de voyage que j’aurais du mal à moquer, car

  • il y a souvent des enfants à visage découvert
  • je me doute que sa prétention première est avant tout de montrer le voyage de sa vie à pépé et mémé, pas de gagner des prix dans les festivals, ou de faire 2 millions de vues.

Mais si tu arrives à dépasser les 3 minutes de visionnage, tu en arriveras probablement aux mêmes conclusions que moi. Le smartphone tremblotant est pas vraiment agréable à l’œil. Et dans un montage, il faut savoir distinguer l’anecdote de l’insignifiant, raccourcir pour garder le meilleur.

Le film de potes doués

Variante du film familial, le film de voyage entre potes tourné avec un peu plus de matos et de savoir faire technique.

Le film ci-dessous est intéressant parce qu’il conjugue vlog, amateurisme, tourisme, partage de découvertes, et un minimum de technique, presque à la portée de tous. Un mélange réussi qui rend ces 18 minutes fort sympathiques.

Le film de voyage Nikon

On entre maintenant dans une catégorie qui m’horripile au plus haut point, et que j’appelle “le film Nikon“, ou le film publicitaire, le film clip boosté à la palette graphique et aux bons sentiments. Je pourrais aussi dire film Instagram. Avec la cerise sur le like : la musique “aaah-aaaah-aaaah gna gna gna”, qui souligne combien ce qu’on te montre est émotionnant.

Soit le film de voyage tellement ravissant que tu en pleures, tellement sursignifiant et inspirant, avec un rythme tellement moderne et court, qu’il t’a brûlé tous les nerfs et les sens en 2 minutes.

Si le film GoPro et le Vlog sont des rhumes, le film Nikon est le cancer du film voyage.

Le film ci-dessous est à tomber de beauté, et c’est bien là son problème. Une jolie coquille vide. Une demo-reel (bande de démonstration) pour postuler sur le prochain film de Michael Bay, ou une pub pour voiture (c’est pareil).

Les ralentis / accélérés, le stabilisateur d’image, les gros plan sur les yeux des enfants bridés, les “swoooshs” sonores, la chute de rythme au piano avant le bouquet final… tous les tics de la réalisation branchée du début XXIe siècle, réunis en deux minutes.

Parfait pour briller dans les salons de professionnels du voyage – où le film a d’ailleurs été primé.

Bon après, une fois que j’ai fait mon reugneugneu-ronchonchon, je dois bien admettre que LudoC – réal pour le studio Bagel, entre autres – tabasse sévère sur le plan technique.

Le film presque Nikon, sauf qu’il est bon

Tout est dans la nuance. Le détail.

Prends le film de voyage moto ci-dessous, The Low season. Le réal choisit de se poser pour te raconter une histoire en deux minutes. Donner un point de vue (du sens). Et c’est ce qui fait toute la différence.

Aucun plan en trop, un récit pesé au mot près, un feeling qui trouve la juste mesure entre emphase et trip perso. Il y a rien qui dépasse, rien à jeter. Et dans ce temps très court, l’auteur arrive quand même à te faire ressentir toute la beauté et la magie de la montagne en moto.

(Désolé, pas de sous-titres. En gros, ça raconte l’attrait magnétique de la montagne, la rugosité du climat, la sagesse et l’humilité qu’il faut pour rebrousser chemin).

Le film d’auteur bricolé avec les moyens du bord

J’aurais très bien pu mettre Stop nous si tu peux dans la catégorie du film familial de potes amélioré. 43 minutes de récit de deux jeunes en auto-stop, avec une image et un son parfois tremblotants.

Ce qui distingue celui-ci du tout venant, c’est un sujet original : un voyage sans argent de Lyon à Budapest en auto-stop. Et surtout, des velléités journalistiques : le duo donne une large part aux témoignages de leurs hôtes et autres personnes rencontrées sur la route.

C’est suffisant pour parler de point de vue.

Le cas Ben Blake

Là, on est dans quelque chose de passionnant. J’ai tout quitté pour un road trip a tout pour plaire. Et ne me plaît pas.

Je sais pas qui du Huffington post – où l’histoire a bien buzzé avant le film – ou de Ben a trouvé le titre, mais c’est très certainement la meilleure idée du truc. Plus évocateur, plus pousse au clic, tu meurs.

Le film suit le sillon inspirant de l’article. Dès les premières minutes, la voix chaude et ronde de Ben te prend par les sentiments pour ne plus te lâcher par la suite. Regarde bien : le voyage et la moto sont que des toiles de fond. C’est surtout l’histoire d’un changement de vie autoproclamé, qui tape dans la psyché du plus grand nombre, certes, mais m’apparait comme un brin artificiel et manipulateur.

C’est propre, carré, maîtrisé, joli, inspirant. Trop rondouillard et trop évident pour moi.

Le film d’auteur

Le film d’auteur, c’est celui qui conjugue un regard, un savoir-faire, un propos, avec un rythme et une forme idoines.

Avec No Highway on est clairement dans le haut du game.

Et je vais pas revenir sur le travail de Manuel Vivion, à qui j’ai déjà consacré deux articles, mais pour moi il semble aujourd’hui difficilement surpassable.

Et enfin, le film de voyage qui tue, ou le film Nikon d’auteur

On est ici face à un vidéaste qui est plus ou moins du même âge que Ben Blake. C’est à dire la génération millenial, celle née alors que les outils numérique courants étaient tous inventés. Sous entendu : ils ont pas eu à galérer pour apprendre à les utiliser. Et leur maîtrise leur permet de facilement développer un propos.

(Par comparaison, j’ai surfé pour la première fois dans le cyberespace à 16 ans.)

Et donc, Simon Puech, probablement nourri dès 3 ans à la suite Adobe Première, After Effects, la série Bref sur Canal + et Snapchat, montre en un peu moins d’un quart d’heure qu’il a digéré tout ça pour en tirer une expérience unique. Le tout sur un thème pourtant archi-rebattu : le road trip aux USA.

Son voyage à San Francisco est à la fois amateur et cadré, tremblotant et maîtrisé, flashy et profond. Nikon et auteur, documenté et vlogg… rythmé et singulier.

Je m’incline tellement bas que mon chapeau tiré est incrusté dans l’asphalte.

J’ai essayé de faire concis, mais ce cours aurait pu être beaucoup plus nuancé et durer trois plombes. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il faut d’abord développer son regard (cet article est l’expression de mes propres goûts, tu l’auras compris). Surtout, en matière d’art et d’histoires à raconter, il y a pas vraiment de recette magique, au fond. Un élément, qui, pris à part, pourrait faire tâche (image tremblotante ou sur étalonnée) devient de l’or dès qu’il est mélangé à d’autres ingrédients. A chacun d’entre toi de trouver sa petite recette perso.

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