Quand tu arrives par avion à Montréal avec ta moto, le Maine est juste à côté. Pratique quand tu veux aller en pèlerinage à Bangor, la ville de coeur et d’imaginaire du plus célèbre écrivain d’horreur, Stephen King.

Stephen King et moi, c’est une histoire qui remonte à un quart de siècle. Un nombre incalculable de nuits blanches, ado, à lire dans le couloir – pour pas déranger le frangin avec qui je partageais la chambre – en faisant le moins de bruit possible pour pas alerter les parents en bas.

Le Fléau. Ça. Différentes saisons. Shining, Charlie, Christine – je me souviens encore de la frousse pas possible en me couchant à la fin du roman, et son twist. Je les ai presque tous lus au fil des ans, je les lis en anglais depuis Sac d’os (1999) et les collectionne en langues étrangères, j’ai fait 6 ou 7 heures de queue en 2013 pour me faire signer un exemplaire lors de la venue de l’écrivain à Paris. Bref, on peut dire que j’aime bien Stephen King.

Portrait de Stephen King
Portrait de Stephen King en 2013 par bibi au cours d’une conférence de presse. T’amuse pas à me le piquer.

Juin 2019, ma moto me mène aux portes du Maine via le poste frontière de Coburn Gore.

Je perds mon réseau de téléphone, mon GPS… et mon chemin. “Industry”, bled de 1000 habitants “certifié propice pour le commerce,” tu connais ? Moi oui, maintenant.

Me voilà égaré dans le Maine profond : celui des étangs, des forêts à perte de vue (La fille qui aimait Tom Gordon), des micro bleds où tout le monde connaît les désirs et duperies de tout le monde (Bazaar). Celui des trailers, aussi, ces préfabriqués rectangulaires qui semblent avoir été posés sur leurs fondations d’une pichenette distraite. La maison des déclassés (Mattie Devore dans Sac d’os). Derrière leurs peintures défraichies j’imagine déjà mille drames conjugaux. Femmes battues (Rose Madder) et désirs de meurtre (Dolores Claiborne).

Direction : Bangor, la capitale de Stephen King.

Bangor, 30 000 habitants,

mériterait probablement pas mention si ce n’est pour son double fictionnel, Derry, épicentre du Mal dans tout un pan de l’œuvre de Stephen King, qui y a vécu la majeure partie de sa vie. (Parfois, elle se déguise aussi sous les traits de Castle Rock).

La bourgade, comme nombre de villes américaines, se dévoile difficilement aux yeux d’un européen. Un territoire inexplicablement démesuré. De longues artères endormies ponctuées de maisons grandes pour 6 personnes sur des terrains propres à en faire camper confortablement 4 fois plus. Des diners, quelques malls (arcades commerciales) et des station-services éclatés en périphérie.

Voiture obligatoire – on le répétera jamais assez, aux U.S tout s’est fait autour de la sainte bagnole (sauf le parking dans les grandes villes, abominable). Le centre, quand enfin on y arrive par inadvertance, est tellement dilué qu’on a du mal à lui trouver du charme. Le tout zébré de rues qui font la taille des autoroutes chez nous.

Je te rassure : ici aussi j”entends “les malls ont tué le centre-ville, internet va tuer les malls”.

Résidence principale de Stephen King à Bangor. Elle est recensée sur Google Maps. En octobre 2019, l’écrivain, qui passe le plus clair de son temps dans ses maisons secondaires ailleurs dans le Maine et en Floride, envisage de la reconvertir en centre d’archives et résidence pour auteurs.

Si je trouve assez facilement la maison de Stephen King (toute fermée, personne à l’horizon) il me manque quelque chose.

La clé de Bangor m’est prêtée par Penny de Stephen King Tours of Maine.

Penny et son mari, Stu, ont longtemps tenu une librairie uniquement dédiée au maître de Bangor. Munis d’anecdotes de première main (l’écrivain est un ami), ils se sont reconvertis en guides touristiques.

Je monte dans le van de Penny avec une poignée d’heureux élus (lesquels ont tous déboursé 45 dollars) pour 3 heures de visite à Derry – pardon, Bangor.

Non sans un regard désapprobateur pour le drapeau flottant sur un mât de 6 ou 7 mètres de haut devant la propriété de Penny et Stu : “Trump 2020”. Pour cette raison, je ne laisserais pas de pourboire à la fin. Un geste aussi rustre qu’idiot. Mais j’étais loin de me douter que les gens qui allaient m’ouvrir leurs cœurs et leurs maisons au cours des 3 mois avaient quasiment tous voté pour Trump.

Passons.

Statue de Paul Bunyan à Bangor, personnage folklorique qui apparaît dans Ça.

Ici, l’aéroport de Bangor qui a inspiré Les Langoliers (et servi de décor à l’infâme téléfilm), là l’ancien bureau de l’auteur (qui s’en est fait chasser par des fans trop envahissants), le terrain de base ball qu’il a financé pour les jeunes juste derrière chez lui, là, la bibliothèque qu’il a contribué à rénover de fond en comble à grands renforts de dons, là-bas, sa station de radio…

Là encore, le cimetière Mount Hope de Bangor, lieu de flânerie de Stephen King et sa femme, Tabitha. On y a tourné une séquence de Simetierre (la première version, 1989). Surtout, au gré des pierres tombales, on croise une certaine Carrie et un petit Georgie, mort à 1 ans. Georgie, c’est le premier gamin qui se fait croquer par le clown de Ça.

Dans le van, Penny me pose la question : “c’est vrai que les Européens ne sont pas propriétaires de leurs tombes ? Qu’on peut les bouger s’ils ne paient pas ?” Je gratte les tréfonds de mon cerveau. Il me semble que oui. A moins d’acheter une concession à perpétuité, hyper chère.

“Oh, my”, fait Penny. Hé ben dis-donc.

Les USA ont tellement de place qu’une fois que tu es enterré quelque part, c’est jusqu’à la fin des temps.

Dans le van, une fan a pris sur son jour de congés pour faire l’aller-retour de New York. Ça fait 14 heures de trajet. Devant la maison des Kings, l’herbe ne repousse plus, piétinée par des légions de familles venues prendre des selfies.

Penny reprend : “Les Kings étaient tellement désargentés qu’ils n’avaient pas l’argent pour réparer leur vieille voiture. Tomber en panne sur l’autoroute, pour Stephen, c’était s’exposer à de gros frais pour appeler une dépanneuse agréée. Aussi pendant ses années d’enseignement à l’université du Maine, il préférait prendre la départementale pour ses trajets quotidiens“.

Une départementale qui passe par le magasin d’articles de cuisine R.M. FLAGG, d’où King tirera le nom d’un de ses méchants les plus emblématiques, Randall Flagg du Fléau.

Voilà qui casse le mythe.

RM Flagg Stephen King Le Fléau Bangor

Au gré de notre déambulation à Bangor, la ville de Stephen King, se dessine une cartographie autant physique de mentale.

Il y a 500 mètres et 7 minutes à pieds entre la maison la résidence des Kings et la fameuse bouche d’égout de Ça, que les résidents ont souhaité conserver en l’état malgré la rénovation de la rue en cours.

Et un jet de livre de poche de la bouche d’égout au Thomas Hill standpipe, le château d’eau hanté du même livre, dont Penny affirme qu’il a été en grande partie écrit sur un banc, là, juste là, au pied du château d’eau.

C’est un joli banc.

J’éprouve un fort sentiment de déjà vu devant la pharmacie Rite Aid, qui voit la femme de l’écrivain mourir au début de Sac d’Os (pas de spoiler, c’est à la première page, la scène d’ouverture du roman).

“Par une très chaude journée d’aout 1994, ma femme me dit qu’elle devait se rendre à la pharmacie Rite Aid de Derry pour faire renouveler son traitement antiallergique (…). La pharmacie Rite Aid est à un peu plus d’un kilomètre de chez nous, dans un petit centre commercial où l’on trouve également un magasin de vidéo, un marchand de livres d’occasion du nom de Spread it Around (…), un Radio Shack et un Fast Foto. L’endroit est sur la montée d’Up-Mile Hill, au carrefour de Witcham et Jackson.”

Rite Aid Bangor Maine Stephen King Sac d'Os

Ci-dessous. Tu vois la bicoque de droite ? Qui peut se douter en la voyant, que son occupant sexagénaire n’arrive plus à dormir ? Qu’il sera bientôt victime de visions le branchant directement sur les êtres surnaturels qui régissent la vie et la mort de chacun ? Que ce petit vieux, du nom de Ralph Roberts, se retrouvera bientôt au centre d’une bataille cosmique entre le bien et le mal ?

Ralph Roberts Insomnie Stephen King Bangor Maine

Sa maison de Derry / Bangor est au coin d’Allen Street, de 13th Street et Hammond Street. On le sait car Stephen King l’écrit dans Insomnie, peut-être mon roman préféré de l’auteur : elle est à l’angle de 3 rues.

A la voirie de Bangor, Maine, se superpose un imaginaire que je fréquente, comme des millions de lecteurs, depuis suffisamment longtemps pour qu’il m’appartienne un peu.

Il a longtemps été la loupe déformante – ou le palais des glaces – de l’Amérique telle que je me la représentais.

Le télescopage a quelque chose d’enivrant, comme deux univers parallèles qui dialoguent dans ma tête. L’un issu de rêves et de fantasmes, l’autre juste la réalité très triviale qui fait que les lieux – béton, bois, traces des intempéries et de la pollution – n’existent que parce qu’on les y habite avec nos souvenirs ou un imaginaire.

Voire des souvenirs de souvenirs de lecture.

Je repense à mes profs au collège qui me disaient que Stephen King, c’était pas de la littérature. J’en ai toujours gardé un certain complexe, quand bien même l’idée a depuis été écartée par des gens plus sérieux et ma propre expérience. Je me demande si j’aurais pu un jour être là, au début de ce road trip en moto aux USA, sans l’influence de King.

C’est grâce à une exergue dans Sac d’os je crois, que j’ai lu L’Envoûté de Sommerset Maugham, qui reste l’un de mes souvenirs de lecture préféré, et ma porte d’entrée pour l’art de Paul Gauguin (le livre est une biographie romancée de Gauguin). Son œuvre me conduira d’ailleurs quelques jours plus tard au MET, le Metropolitan Museum, où je me régalerai aussi de découvrir l’art américain du XVIIIe et XIXe siècles. Un mois après, en plein parc naturel d’Arizona, je me ferai encore conseiller par un petit couple la lecture de Tony Hillerman. J’ai fini par acheter The Blessing Way (La voie de l’ennemi). Tu vois ce que je veux dire ?

Le cul, la drogue, l’argent, c’est surcoté.

Il n’y a pas à mes yeux de pouvoir, de magie plus forts que ceux de la fiction, qui te fait vivre mille vies et te transporte, y compris dans des lieux bien réels.

La carte ci-dessus (clique ici si elle ne marche pas) t’indique les étapes principales de cette petite visite, de la maison des Kings au cimetière de Bangor. “Elevare Salon” est la maison de Ralph Roberts dans Insomnie.

Visite via Stephen King Tours of Maine, 25 Thomas Hill Road
Bangor, ME 04401. 50$, gratuit pour les moins de 10 ans. Compte 3 bonnes heures. Tous les endroits sont en accès libre ou public, sauf les intérieurs évidemment. Tu peux tenter de rechercher les lieux et te guider toi-même, mais tu te passerais d’anecdotes de première main, et le couple Stu et Penny Tinker commence à se faire vieux. Je t’en ai même pas raconté la moitié, ici.

Aucun partenariat, j’ai payé ma visite comme tout le monde, mais j’ai pas laissé de pourboire. Je m’en veux un peu.

Bonus

A la sortie (ou entrée) du Rocky Mountain National Park, Colorado, il y a Estes Park. A Estes Park, il y a le Stanley Hotel. C’est au cours d’une nuit d’hiver passée là-bas (en voyage de noces !) que Stephen King a imaginé la trame de Shining.

Je dirais pas que j’y suis allé exprès – j’ai passé deux semaines au Colorado et y ai vécu des trucs de dingue – mais presque. Il y a des visites guidées, mais l’entrée simple est gratuite. Et c’est un monument historique, vieux d’un siècle, joli comme tout à l’intérieur.

Stanley hotel overlook Stephen King Shining

2 Comments

    1. Négatif, mon colonel. Pendant des années il y a eu la librairie de Stu et Penny Tinker, mais – c’est flou dans ma tête – ils l’ont revendue et le nouveau proprio fait ses affaires sur internet.
      Les King entretiennent de bonnes relations avec les habitants de Bangor, il n’y a pas de pression sur la tranquillité de la ville (qui, encore une fois, est maousse pour ses 30 000 habitants). Devant la célèbre maison, où les fans viennent immortaliser leur passage, tu pourrais penser que les voisins sont à cran. Mais j’ai eu que des sourires.

      En revanche, le Stanley Hotel de Shining au Colorado, a des étagères dédiées au roman et au DVD, et le porte clé “clé de la chambre hantée 217” made in China tout pourri est à… 14$.

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