Dans un café de Marseille, un soir de pluie, si tu as de la chance, tu pourras après trois Pastis entendre les récits de José. Dents jaunies de clope et visage cartographique, José est de ceux qui l’ont fait : voyager en cargo sans expérience, sans un rond, juste à la débrouillardise.

En 1984, au cours d’une sévère biture, José a sorti l’Opinel et envoyé un lascar à l’hôpital, à deux doigts d’aller rejoindre ses ancêtres. Après une nuit à jouer à cache cache avec les képis dans les rues du Panier, José s’est retrouvé aux petites lueurs du jour à la Joliette, à renifler et à raconter ses malheurs à une ombre sur un banc.

– Ma Marie, tu comprends, faut pas y toucher, j’ai le sang qui tourne dès qu’on lui vole un regard. Mais je peux pas aller en taule. Je supporterai pas.

L’ombre a tiré sur son cigarillo, la lueur faisant apparaître les ors de sa casquette.

– José, tu sais travailler ?

Interloqué, José a regardé ses mains, burinées de milliers de petits boulots depuis ses 13 ans.

– Viens avec-moi, on embarque pour Cotonou cet après-midi.

L’ombre était Premier Lieutenant sur le Korrigan, un porte-containers de la Compagnie Maritime d’Affrètement.

Porte conatiners embarquer passager cargo
Pas Marseille, mais Melbourne. Ceci dit on peut arguer que toutes les aventures en cargo commencent (et finissent) un peu de la même manière : dans un port de marchandises pas très glamour. Photo CC JosephB, FlickR

C’était l’bon temps

José est toujours en vie. Mais le récit de sa seconde fait partie des fables mortes en même temps que le XXe siècle, le 11 septembre 2001. Ce temps où on pouvait embarquer au culot en cargo vers le grand large et s’oublier dans les cordages ? Sacrifié comme un poulet Père Dodu sur l’autel de la sécumodernité.

Les ports se sont enfermés à double tour, les assurances ont perdu les clés, et les talibans ont pissé sur les serrures.

J’ai un doute : est-ce que Père Dodu fait du poulet ? (Ah, oui, je confonds avec Ducros, qui fait des épices).

En 2002 est entré en vigueur l’ISPS, International Ship and Port Security, qui a considérablement durci les règles de sécurité. Pour ne serait-ce que faire la plonge à bord, il faut un permis de travail maritime en règle. Et un bateau se doit d’être prévenu 2 jours avant son arrivée à un port pour pouvoir embarquer une nouvelle personne…

Pourtant, voyager en cargo surfe sur une sérieuse hype depuis quelques années.

Bon, quand je dis « hype », c’est un millier de personnes en France par an, tout au plus. Et 3000 personnes dans le monde.

Mais c’est suffisant pour voir émerger une petite agence spécialisée dans les trips en cargo, Mer et Voyages (20 ans d’expérience, quand même) et pour que la CMA-CGM ouvre un site dédié.

Des gens qui s’occupent de te faire monter à bord avec tous les papiers tamponnés, et t’offrent une cabine confortable… moyennant finances.

Chez la CMA CGM, on trouve l’estimation de 130 euros / jour par personne en chambre double.

Sur Mer et Voyages,

Il y a une myriade de prix (indicatifs),

relevés pour une chambre individuelle : 2000 euros les 8 jours sur un Le Havre – New York, 2080 euros les 16 jours pour Le Havre – Puerto Cortes (Honduras. 5460 euros l’aller / retour), 2505 euros pour un trip en cargo de 22 jours, d’Anvers à Le Cap.

Les repas sont inclus. Pas le retour (sauf si tu as pris la formule). Ni l’assurance hélitreuillage (obligatoire) en cas d’appendicite ou de mal de mer persistant.

Car si tu crois qu’un cargo chargé de millions d’euros de télés, frigos, et raquettes de tennis en plastique rose fluo va se détourner pour amener ta couenne à l’hôpital le plus proche, tu rêves.

containers cargo
Photo CC Glyn Lowe, FlickR.

Qui se lance là-dedans ?

Beaucoup d’épicuriens fortunés, tu t’en doutes.

Le livre Voyager en cargo (ed La Martinière) recense 25 portraits de baroudeurs qui ont sauté le pas. Un producteur de ciné. Un guide de voyages. Un cadre supérieur expatrié à New York. Un directeur de bureau d’achats. Une architecte parisienne. Un directeur au Sénat.

Au milieu, des secrétaires, profs, et même une syndicaliste.

Voyager en cargo coûte cher, mais pas plus qu’un voyage moto organisé, ou que des vacances all inclusives chez un tour operator.

voyager en cargo cuisiniers à bord
Cuisiniers français sur un cargo, photo CC Bud Ellison, FlickR

La sélection se fait autant sur l’épaisseur de ton Livret A que sur ton tempérament. Car

une fois à bord du cargo, c’est détox quasi totale.

Ton téléphone captera pas.

Tu auras tout le loisir de lire A la recherche du temps perdu (deux fois, même). Ou d’écrire tes mémoires, en trouvant des mots pour chaque nuance de couleur de la mer.

Tu pourras t’entretenir dans la salle de sport (ou ce qui en fait office, avec deux vélos qui se battent en duel), et, si tu as de la chance, au sauna. Souvent, tu trouveras une petite dévédéthèque en 36 langues. Bon courage pour arriver à un consensus avec les multiples nationalités composées par les marins.

voyager en cargo linge lessive
A bord, c’est tout un microcosme qui s’organise. Photo CC Vitelone, FlickR.

Ceux qui l’ont fait, dans le livre Voyager en cargo, 25 portraits de baroudeurs, font part d’expériences assez fortes, entre solitude volontaire et choc culturel des échanges avec l’équipage. Laurent « One Chaï » s’est embarqué lui aussi, et en a tiré quelques billets fort bien illustrés.

Avec en plus des calculs savants pour t’expliquer que ses 15 jours entre la France et Cotonou (Bénin) ont coûté 1,6 litres de fioul à la planète. Soit infiniment moins qu’un billet d’avion.

Comme Laurent était malheureusement pas dispo pour m’aider sur cet article,

J’ai demandé à Lionel, mon libraire, 53 ans, qui a fait Dunkerque / Pointe à Pitre en cargo. Il raconte :

« C’était en 2014 ou 2015 je crois. J’avais déjà fait une traversée transatlantique à la voile. Avec ma compagne d’alors on est souvent allés aux Antilles en avion. On voulait cette-fois ci quelque chose de différent. Mais pas une croisière commerciale de beaufs ! On a donc embarqué en cargo en passant par la CMA CGM, pour deux semaines à bord du Fort St-Pierre, sur un Dunkerque – Pointe à Pitre.

Voyager en cargo demande un peu d’organisation, bien sûr.

C’était seulement la deuxième fois que je m’autorisais à prendre autant de congés de la librairie.

On te demande un questionnaire médical très détaillé à faire remplir par un médecin. Tu signes un papier où on te fait comprendre que si l’armateur a besoin de détourner le bateau au Sénégal ou au Brésil parce qu’il a une opportunité commerciale, tu ne pourras pas te plaindre de rater ton avion de retour.

En pratique, ça avait peu de chance d’arriver, le Fort Saint Pierre effectuant une ligne régulière, deux fois par semaine.

Fort Saint Pierre Cargo CMA CGM
Le porte containers cargo Fort Saint Pierre, photo CC Frédéric Bisson, FlickR.

« Un passager a fait une crise cardiaque »

Ceci dit, un autre couple a embarqué, et dans son malheur l’homme a eu de la chance : il a fait une attaque cardiaque alors qu’on était encore en Bretagne. Les pompiers ont pu le prendre en charge. Le lendemain, ça se serait passé différemment, on était au large, sans rien d’autre que le ciel et la mer.

Voyager en cargo c’est un rythme particulier. La seule fois dans ta vie où tu vois pas la terre de 12 jours. Il faut accepter de se laisser porter. La cabine – un peu vieillotte, avec de la moquette aux murs – a le confort d’une chambre d’hôtel. Mais certains pourraient mal le vivre. Se sentir piégés dans la lenteur. S’ennuyer.

« J’ai toujours trouvé quelque chose à faire »

J’ai toujours trouvé quelque chose à faire sur le bateau. Moi qui lis un livre par jour, c’est (presque) les deux semaines où j’ai le moins lu ! Déjà au début on a fait étape à Rouen, au Havre, remonté la Seine, contourné la pointe de la Bretagne. On a vu des dockers charger un nombre incalculable de containers à vitesse grand v, comme dans un jeu de Tetris, c’est absolument impressionnant.

Hermes Cargo
Le porte containers Hermes, photo CC Bernard Spragg, FlickR

Et puis tu es jamais vraiment seul. En mer, l’équipage travaille H24 (les marins ont tous deux ou trois fonctions différentes), tu prends tes repas en commun à heures fixes, de même que l’apéro et le thé. Il y a toujours de la vie.

Tu observes les changements de lumière, les dauphins. Tu vas voir le GPS, le point avec les officiers. Le Premier Lieutenant – pour résumer, celui qui prend en charge l’intendance du bateau – a été génial. Il nous a ouvert la passerelle nuit et jour.

« On a fait la salle des machines, aussi. C’est fou ! »

Il y a des engins qui tournent partout, ça ne s’arrête jamais. Il y a une machine qui fait tourner une autre machine rien que pour chauffer le fioul, qui passe dans le moteur seulement à une certaine température.

Voyager en cargo, c’est un truc pour se retrouver.

Pas pour toi si tu aimes le ski ou les journées frénétiques. Et au final, si tu regardes bien, ça coûte pas très cher pour des vacances en pension complète.

Si je repartirai ?

J’en ai fait le tour, je serais plutôt partant pour naviguer sur un voilier. Mais si on me propose d’embarquer sur l’un des gigantesques porte-containers qui font la liaison de l’Europe vers l’Asie et les Philippines, ce serait oui sans hésiter. L’arrivée là-bas au milieu de milliers de bateaux est magique, il paraît. »

Soupir. Vu ma bougeote (le Monténégro en un jour, ou encore 8h de moto pour passer deux heures à Athènes) je vais attendre encore un peu avant de tenter l’expérience…

Photo de une : Pacific Conquest, CC Daniel Austin Hoherd, FlickR

J’ai aucun lien avec aucune des compagnies ou marques citées, autre qu’un grand-père marin à bord des Messageries Maritimes (ancêtre de la CMA CGM), mort depuis quelques années. Si tu hésites encore, je te conseille sans réserve l’excellent beau livre Voyager en cargo, aux éditions La Martinière, 31 euros. Il est très joliment mis en page, et riche de 25 témoignages de première main. Si tu me le demandes, je peux même en parler plus longuement ici. Surtout que Lionel m’a fait une petite réduc sur le prix affiché.

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