Photo de une : une « rose rouge » de Sarajevo. Peinte à la résine, elle marque l’endroit exact où un habitant s’est fait faucher par une balle ou un obus lors du siège de la ville dans les années 90. Il y en a partout.

J’ai un paquet de destinations rêvées. Sarajevo et les Balkans en ont jamais fait partie. Pour moi, c’est des pays noirs de suie, représentés systématiquement sous des orages dans ma carte mentale. Des pays où on s’éclaire encore à la lampe à huile, tout en égorgeant des chats l’hiver pour manger et s’en faire des moufles. Voilà, je l’ai dit.

Sans compter que, plus que la Guerre du Golfe (qui a eu lieu quasi en même temps) et ses reportages embeddés proprets, la guerre de Sarajevo est la première à avoir imprimé mes rétines et mon imaginaire. J’avais pas l’âge de comprendre ce qui se passait dans les Balkans, mais j’ai des souvenirs indélébiles d’images à gros grains de gens en train de courir dans la rue, d’immeubles criblés de balles, leurs derniers étages cramant comme des torches.

Sexy, hein ?

Et c’est exactement pour ça que j’ai choisi d’aller à Sarajevo. Pour la peur, pour l’inconnu, pour renverser mes propres a priori débiles, parce que les autres y vont pas. Si c’est pour se caler les fesses au bord de la piscine en sirotant des mojitos, on a jamais besoin de partir bien loin, et encore moins d’ouvrir un blog…

Sarajevo Sarayevo Bistrik
Vue de Sarajevo du haut du quartier Bistrik, où je prends mes pénates.

De Jajce à Sarajevo en deux coups de cuillère à pot

Je quitte Jajce en pleine convalescence après mon crash de moto.

L’E661 qui mène à Sarajevo a rien de bien foufou. Beaucoup de camions. Une enfilade de bleds assez moches, ponctués de mosquées basiques. Et des locaux commerciaux bariolés de jaune pétard, comme pour conjurer la grisaille qui semble coller à la région depuis que j’ai débarqué du bateau à Split.

Il y a juste assez de virages pour maintenir mon intérêt.

La dernière heure, je la fais sur autoroute (péage de 5 marks bosniaques), après avoir mis un taquet à Google Maps qui voulait nous paumer, ma moto et moi, sur une route pleine de nids de poule qui sentait bon le tueur en série planqué en embuscade.

Les abords de Sarajevo sont bien dépenaillés et bien lourdingues.

Tu me diras : comme beaucoup de capitales.

De longues avenues à 3 voies sans charme. Une circulation très dense faite de voitures qui roulent cul à cul et de coups de klaxons qui tonnent pour un oui ou pour un non. Au final je suis une heure en avance sur les prédictions de Saint GPS.

Je prends mes quartiers à Bistrik, sur l’une des collines de Sarajevo, là où il y a un quart de siècle grondaient les mortiers qui ont pilonné la ville sans relâche pendant 4 ans. La moto restera sagement garée pendant mon passage éclair : je suis à 10 minutes à pieds de l’hypercentre.

centre ville Sajaveo Sarajevo tourisme bosnie
Il y a aussi des T-shirts « I love Sarajevo », des fois que tu te poses la question.

Centre-ville mon amour (non)

Il m’en faut peut pour être heureux pour me sentir comme un poisson hors de l’eau au centre de Sarajevo. Je m’attendais à tout, sauf à ce que la ville soit prise d’assaut par des bus de touristes à double étages.

Au milieu des édifices de pierre traditionnels, il y a les mêmes devantures Coca et brochettes de babioles criardes qui me font grincer des dents à chaque fois. Au point que j’en oublie un peu le charme des vieilles pierres.

L’hypercentre a pourtant quelque chose d’authentiquement coquet. Les bâtiments dépassent pas deux étages, il y a des mosquées bien vieilles et des jardinets bien jolis. Il y a même une église, bien imposante. En cherchant un peu, tu peux aussi trouver quelques placettes calmes où goûter une bière et te caler pour déjeuner.

mosquée Sarajevo jardin visite ville

Tu trouveras dans l’une de ces charmantes placettes de l’hyper centre (au n°8 de  le restau Barhana. Une soupe carottes gingembre, des courgettes (zucchini) farcies au bœuf et une bière pour 12 marks bosniaques (6 euros…).

The Flash, c’est moi.

Figure-toi que fidèle à ma bougeotte frénétique (j’ai énormément de mal à m’attarder sur un endroit – mais je me soigne au fil des road-trips) j’envisageais de quitter Sarajevo dès le lendemain pour rejoindre le parc de Durmitor, au Monténégro. J’aurais dormi en mode « nature et découverte », et sillonné les petites routes du pays à la recherche du panorama absolu.

C’était l’idée de ce voyage, au départ. Éviter les villes, flâner dans les arrière-pays. L’exact contraire de mon voyage précédent en Europe. Même si je m’étais bien régalé, notamment à Vienne.

Seulement voilà : il s’est mis à pleuvoir à Sarajevo.

Et la météo sur les prochains jours dans les Balkans s’annonçait absolument pourrie. Passer des heures en solo sur des routes détrempées, avant d’écouter le ploc ploc de la pluie sur la tente pendant des heures m’excitait moyen.

Surtout après ma glissade à Jajce.

Quitte à m’ennuyer sous la pluie, autant le faire en ville. Avec un lit au sec.

sarajevo collines centre ville

En ville, en Bosnie comme en Croatie, j’ai craqué pour les pâtisseries de l’enseigne Mlinar. Tu y trouves entre autres du jogurt (lait fermenté) et des stangica brusnica jogurt, des pains fourrés à la confiture et au jugurt, pour 2,80 BAM les deux. Le petit déj et casse croûte des champions.

J’ai donc décidé de prolonger mon séjour à Sarajevo de 24h.

Bien m’en a pris. J’étais plutôt cozy dans la maison centenaire et vermoulue de mon hôte, Armin. J’y ai fait la connaissance d’un autre français, Germain, et je l’ai interviewé. Et puis j’ai visité encore deux trucs intéressants… résumés dans la vidéo ci-dessous. Tu m’excuseras, je débute, il y a un plan un peu long au milieu.

Sniper Alley, l’allée des tireurs embusqués

Et donc, je te disais en intro, je me suis radiné à Sarajevo un tantinet curieux de voir les stigmates de la guerre qui a ravagé la ville d’avril 1992 à décembre 1995. Pour te résumer, à l’éclatement du bloc URSS, puis de la Yougoslavie, les Serbes, les Croates et les Bosniaques se sont violemment étripés pour savoir qui serait le plus indépendant, et sous quelles frontières.

L’armée populaire yougoslave, puis celle de la république serbe de Bosnie, ont rapidement encerclé la ville, entièrement ceinturée de collines. Une situation idéale pour pilonner pendant 4 ans plein d’hommes, de femmes, de gamins qui en demandaient pas tant.

En moyenne, durant ces 4 ans, 330 obus se sont abattus chaque jour sur la population, tuant 5400 civils et mettant à bas 35 000 édifices.

Une boucherie phénoménale, qui vaut au siège de Sarajevo de figurer dans les annales des sièges les plus durs de l’histoire.

rose sarajevo guerre snipers obus mortiers 20 ans après, la reconstruction a bien fait son œuvre. Mais tu peux voir des traces de ces massacres sur les « roses de Sarajevo » peintes au sol et sur quelques immeubles pas encore retapés. Ainsi que sur Sniper Alley, connue pour ses immeubles abritant de nombreux tireurs embusqués. Autant serbes que bosniaques, ces types on semé la désolation une balle à la fois.

Il faut chercher Zmaja od Bosne, c’est à 40 minutes à pieds de l’hyper centre. Mais un peu partout avant, tu trouveras encore les marques de la folie des hommes, bien visibles sur les façades.

sniper alley guerre sarajevo Le musée d’histoire de Bosnie-Herzégovine

En rebroussant mon chemin sur Sniper Alley pour retourner au centre, c’est par pure sérendipité que je croise le musée d’histoire de Bosnie-Herzégovine. En fait, un musée de la guerre. Que je te recommande fortement si tu es de passage avec des mômes au collège ou au lycée. Non sans un avertissement : tu auras sûrement besoin d’aller boire un coup après ça.

Ça commence soft, avec des armes et des poêles à bois fait maison. Des vélos – moyen de locomotion privilégié après l’arrêt des transports en commun pendant le blocus de la ville. Un appartement reconstitué objet par objet, pour te montrer que les gens vivaient enfermés, avec 3 bouts de ficelle.

Et puis il y a les victimes. Leurs effets personnels, et leurs noms. Dont celui de ce petit gamin, pris en photo en train de jouer avec son pull bleu à rayures blanches. Une balle a traversé le ventre de sa mère avant de lui exploser la tête. Reste son pull, exposé en vitrine, encore tâché de sang brun.

Il y a aussi cette expo photo consacrée à Ahmici, le Oradour sur Glane bosniaque. Des images difficilement soutenables, accompagnées de témoignages des atrocités commises lors de la purge du village. A te glacer le sang.

masssacre ahmici bosnie herzegovine guerre sarajevo
Arriveras-tu à distinguer ce que ramassent à la pelle ces soldats ? Indice : cage thoracique.
"J'ai reçu une balle, et en tombant j'ai vu mes parents exécutés par un soldat. C'est celui qui m'a tiré dessus qui lui en a donné l'ordre. Il lui a répété trois fois, tue-les. Tue-les, tue-les. Quand il a entendu tue-les la deuxième fois, mon père a dit "tuez-moi et laissez partir ma femme et mes enfants". Mais la troisième fois, le soldat a saisi l'ordre et tiré deux rafales qui ont tué mes parents".

Attention, je te parle bien de ce musée-ci, qui ressemble à un bunker, pas du musée national de Bosnie Herzegovine (culture, histoire naturelle, etc), beaucoup plus gros. Ils sont séparés d’un jet de pierre sur Zmaja od Bosne. Le musée d’histoire de Bosnie Herzégovine peut se visiter en une heure. L’entrée est à 5 BAM.

Le tunnel de Sarajevo

Pour rejoindre le tunnel de Sarajevo, j’aurais pu prendre l’un des nombreux trams qui sillonnent la ville à pas cher, puis un bus. Je me suis pas foulé, j’ai pris la moto. De Bistrik, j’en ai eu pour une demi heure.

Tu arrives dans un quartier résidentiel paumé, devant la bâtisse qui servait de planque et d’entrée au tunnel. Si tu es motorisé, gaffe : il y a un parking pris par les bus, et un autre où tu trouveras probablement un type qui vend des bouteilles d’eau sous un parasol et viendra in fine demander sa thune pour avoir « surveillé » ta voiture. En principe je donne facilement.

Mais je suis resté que demi heure au tunnel, et j’étais pas d’humeur. Le mec m’a menacé, a fait mine de me péter un cligno sur la moto. J’ai fait les gros yeux, j’ai gueulé bien fort, et je me suis barré.

entrée maison tunnel sarjevo sarayevo sarajevo
L’entrée du tunnel, contrairement aux apparences, se fait pas par la gauche, mais dans la cave de la maison.

Le tunnel, donc.

Accolé à l’aéroport international tenu par l’ONU, d’une longueur de plus de 800 mètres, il a permis d’évacuer les civils, et faire entrer de quoi permettre à la ville de pas crever pendant le blocus. Une entreprise insensée, pour laquelle les artisans, qui ont creusé nuit et jour, furent payés en paquets de clopes. Car les héros portent pas tous des capes et des masques, loin de là.

Une fois ton écot payé à l’entrée (5 marks bosniaques), tu as le choix entre lire les panneaux explicatifs ou payer l’un des nombreux guides non-officiels sur place pour en savoir plus.

Sécurité oblige, la visite du tunnel lui-même se limite à une vingtaine de mètres.

tunnel tuennel tonnel de Sarajevo galerieLa guerre, et puis la vie

Les habitants de Sarajevo égorgent pas des chats pour s’en faire des moufles. Au cas où tu en doutais. (Après, dans les campagnes, peut-être…?)

En déambulant dans la ville, j’ai découvert une capitale certes sous développée selon nos standards, mais relativement cozy. Les Sarajeviens ont des magasins de jouets (plein), des malls, des Mcdos, des cinés (je suis allé voir un blockbuster américain en anglais sous-titré bosniaque à Cinema City, dans le centre), des pubs pour le dernier Samsung Galaxy, et même des touristes.

Oui, je suis le type qui dézingue la globalisation des centre-villes, et va quand même voir Avengers 2 au cinoche. Je te rassure : j’ai troqué les Big Macs contre les Cévapis, spécialité des Balkans, sorte de kébab épuré bourré de boulettes de viande, que les écoliers s’enfilent dès le petit dèj.

cinema city sarajevo ciné
Et donc, Avengers : Infinite War se dit Osvetnici : rat beskonačnosti. 9 marks bosniaques la séance 3D (4,60 euros)

La reconstruction a bien fait le job.

Dans les quartiers sur les collines, dans les petites villas au bois vermoulus et pleines de tapis traditionnels, la vie a l’air plutôt douce, à défaut d’être opulente.

Mais les traces de la guerre mettront encore bien longtemps à s’effacer. Les murs grêlés de balles et les roses peintes au sol attirent le regard. Les yeux s’ouvrent sur la mendicité des enfants, tandis que beaucoup d’adultes restent éclopés – j’ai fini par faire le lien avec la guerre au bout de quelques heures.

Certains de ces manchots, ces unijambistes ont le même âge que que moi : ils se sont faits faucher par la mort invisible alors que j’échangeais encore des cartes à collectionner Dragon Ball Z dans la cour du collège.

Et comme la vie reprend toujours le dessus, comme l’herbe finit toujours par repousser sur le béton, la jeunesse de Sarajevo sort clubber en foulant les roses de Sarajevo sans lui accorder un regard, avant d’aller commander une pizza au pied d’un immeuble, où 5 étages plus haut, des fous se sont tirés dessus jusqu’à oublier leur humanité.

Enfin, après ça,

Il a continué à pleuvoir. Alors j’ai définitivement zappé l’idée d’aller vadrouiller dans la cambrousse du Monténégro, pour rejoindre la ville.

Cap au sud, droit vers Dubrovnik, Croatie.

C’était pas une super idée.

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