Expedition Happiness (ou Expédition Bonheur) est le genre de petit film documentaire bien planqué au milieu des algorithmes de Netflix. En le lançant, j’en savais pas beaucoup. Et j’étais loin de me douter que j’allais m’infliger un produit (plus qu’un film) quelque part représentatif d’une certaine partie de notre monde occidental, née un smartphone dans la main, rompu au marketing viral, à la fois hyper connectée et hyper attirée par le vide. 

Selima Taibi et Felix Starck ont 22 et 26 ans. Il a une barbe et un béret de hipster, (hum hum) elle porte des chapeaux trop grands. Elle se fait appeler Mogli (argh) et chante (plutôt bien) en poncho tout en faisant l’avion au ralenti avec les bras (re-argh).

A Berlin, ils avaient tout pour être heureux. Un appart, l’amouuuuur, des amis « et même un chiot »… Pas suffisant à leur bonheur, apparemment. Le couple se lance l’objectif dingo de racheter un bus de ramassage scolaire aux Etats-Unis et le retaper pour un #roadtrip de quelques mois en Amérique du Nord.

Dès les premières minutes d’Expédition bonheur, Selima et Félix passent bien trop de temps à mon goût à raconter leurs problèmes de riches (#firsworldproblems) façon confessionnal de télé-réalité, dans un bus devenu bien trop beau pour pas être suspect.

J’ai tout un tas de drapeaux rouges qui se lèvent dans mon cerveau. Mais je résiste, bien déterminé à accorder mon indulgence à ce couple aussi jeune que #mignon.

Or la suite me conforte dans ma perplexité. Il se passe pas grand chose. La caméra montre pas grand chose. #ExpéditionBonheur a pas grand chose à dire.

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Tous les blogs d’influenceuses (et -eurs) ont ce genre de photo. Rien de spontané, là-dedans. La pose, qui met en scène une nana sans visage, permet à chaque lectrice / follower de s’identifier et de s’évader par procuration. – Putain, t’en sais des choses, toi ! – Bah j’ai une licence en arts du spectacle qui me sert à rien sur le marché du travail, mais à part ça, bof.

Expédition bonheur, les problèmes de ceux qui n’en ont pas

Le bus emmène Selima, Felix et leur chien Rudi d’un joli point A à un joli point B du Canada au Mexique en passant par les États-Unis. Selima chante, Rudi gambade gaiement. Des fois, il est malade, alors Selima et Felix s’inquiètent et l’emmènent chez le véto. Souvent, Selima fait la bouffe (mais elle conduit, aussi). Ses tartines et ses tourtes à peines sorties du four ont l’air direct prêtes à l’emploi pour les photos sur les réseaux sociaux (#foodporn). Selima est souvent filmée de dos face à des paysages magnifiques.

Leurs commentaires face caméra insistent bien : c’est magnifique. #beautiful

Je sors vaguement de ma torpeur quand le couple se fait refouler lors de sa première tentative à la frontière américaine. On les soupçonne de vouloir s’installer en douce dans le pays.  Selima se plaint (face, caméra, #whatelse ?) que la vie est très injuste (#viedemerde), ils ont été interrogés pendant des heures. Et personne a donné à boire au chien (la TE-HON).

Et puis ? Rien. On retourne vite dans l’enfilade de cartes postales numériques.

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« Ce couple extraordinaire a tout plaqué pour voyager dans un bus magnifique, leur histoire est tellement inspirante que vous ne croirez jamais ce qui est arrivé. Cliquez, cliquez sur mon article (allez, cliquez steuplait) »

Expédition Bonheur a fait rêver des centaines de milliers de followers sur Facebook, Youtube, Instagram. Le road-trip de Selima et Félix est devenu le chouchou des sites d’infotainment. Ils sont rares, comme le Huffington Post, à mentionner que l’achat et l’aménagement du bus ont coûté dans les 70 000 euros.

Une photo de l’intérieur, tout droit sorti d’un catalogue Alinea, me laisse songeur. On y voit un panier à linge sale dont je suis prêt à parier que Selima ou Félix ont fait en sorte d’y faire légèrement dépasser une fringue pour composer la photo. Sur l’une des parois, cette maxime encadrée :

« Live Simply ».

Nom de Zeus. Je manque de m’étrangler sur mon canap’. Avec 70 000 balles, moi, je pars à deux pour deux ans autour du monde. Maiiiiiis bon.

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70 000 euros pour vivre simplement.

Expédition Bonheur, c’est la quête existentielle frelatée de mômes qui ont trop regardé de vlogs sur Youtube, et dont l’imaginaire se nourrit essentiellement de filtres Instagram. Tout ça sent trop fort le #cute #beautiful #instacool, la mignonnitude fabriquée, le produit viral d’un couple de jeunes faux candides 2.0 plus doués pour les selfies qu’intéressés par une quelconque forme de pensée filmique.

C’est pas méchant. Mais ça vaut peut-être pas 1h36 de ta vie. Perso, j’attendrai que Selima et Félix aient un peu plus de vécu pour m’intéresser à nouveau à eux.

Sur Netflix.

Les illustrations sont extraites du film ou du facebook du film.

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