Le Festival du Film Moto de Nice se tient à moins de deux heures de route de chez moi. Ce qui me le rend d’emblée très sympathique. Oui, mais est-ce que ça justifie de sacrifier une grasse matinée ? De prendre la moto à 8 h du matin en plein février, pour faire 175 bornes d’autoroute, et aller s’enfermer toute la journée au ciné, alors que par ailleurs le soleil brillera toute la journée ?

J’ai déjà en partie répondu à la question avec le retour sur la programmation 2019. Ici je te propose un (tout) petit papier d’ambiance, et l’interview du fondateur du Festival du film Moto de Nice, Olivier Wagner.

Du cinoche. De la moto. On se connait pas encore assez toi et moi, mais sache que pour bibi c’est une combinaison gagnante d’entrée.

Après, Nice, la Riviera, Cannes, tout ça, j’ai pas forcément d’attrait particulier. Le Festival de Cannes, files d’attentes interminables, smokings, pubs pour Transformers 25 sur la façade de l’Hôtel Carlton ? J’ai donné. La place Masséna, la promenade des Anglais ? Bof. Les manteaux de fourrure et les Yorkshires ? Mouais. La permanence d’Eric Ciotti ? Joker.

Sur la route, alors que je me pèle les doigts par 5 ou 6° (et que je suis obligé de m’arrêter pour mettre mes gants chauffants, de peur de me faire amputer de la main qui me sert à me touch – hem, à accélérer) tout se mélange. Nice, Cannes, Nice, Cannes, Festival, cinéma… j’imagine le Festival du Film Moto de Nice comme ça :Photo

Festival de Cannes 2011
Photo Siv Andersson, FlickR

Alors que quand j’arrive à l’Espace Magnan, qui accueille le Festival pendant les 3 jours, c’est plutôt ça :

Le Festival du Film Moto de Nice, c’est encore un minuscule évènement, un truc de passionnés.

Il faudra encore un peu de temps avant que L’Oréal et Canal + s’y intéressent.

Déjà, l’espace Magnan, c’est une sorte de MJC +++. Ça sent bon les mercredis après-midi, avec des dessins d’enfants dans les couloirs, des salles de répet’ et d’ateliers créatifs à la peinture pastel surannée.

Espace Magnan Nice

Pas de restau branchouille ni de bar hipster aux consos hors de prix, mais une cantine associative (kawa à un euro, et dessert à tomber).

Et une salle de ciné de maxi 150 places, à la louche.

C’est aussi modeste que chaleureux.

Tout le monde se tutoie ou presque, les gens entrent et sortent tranquillement entre deux films. A la bonne franquette (parfois trop, cf le message de santé publique en conclusion de ce billet).

Il me suffit ainsi de croiser Olivier Wagner pour que le patron du Festival Moto de Nice tire une chaise, et se pose avec moi, pour une demi-heure d’interview au pied levé.

Du coup, on passe nous aussi au tutoiement direct.

Interview.

Ps : la chouette photo qui fait la une de ce billet est signée François Pacou (DR)

Bonjour Olivier, qui es-tu, qu’est-ce qui t’a amené à créer le Festival Moto de Nice ?

Olivier Wagner : j’ai un peu travaillé dans le cinéma à 18-19 ans, j’ai fait des petits boulots d’assistant à la production et à la mise en scène. Et puis je suis tombé amoureux, et suis parti m’installer à Marseille. J’ai pris une autre voie, et j’ai fait carrière dans l’informatique. Mais parallèlement à ça, le cinéma et la moto sont restés mes deux grandes passions. Je faisais de la course de vitesse quand j’étais jeune, je réalise encore des court-métrages sur la moto.

Et donc, j’envoie mes courts dans les festivals à l’étranger. Au cours d’un repas avec ma compagne et mes amis, je me suis dit « tiens, c’est bête… un festival de cinéma et moto, ça n’existe pas, en France. J’ai jamais vu mes films sur grand écran, faute d’endroit ou le faire. Et si je créais un festival ? » Mes amis m’ont dit : « chiche ! »

Ça, c’était juste un an avant la première édition.

Olivier Wagner Festival du Film Moto de Nice
« J’ai la mine défaite… » me dit Olivier. Je trouve qu’il ne s’en sort pas trop mal, alors que je le prends à la fin d’une nuit blanche, où il a bataillé pour corriger deux gros pépins techniques sur deux films de la sélection. En vain.

Sur une échelle de 1 à 10, ça a été dur de le monter ?

Olivier Wagner : bizarrement, la première édition a été infiniment plus facile à monter que la deuxième.

La première s’est montée très simplement. Je m’occupe bénévolement du webmastering d’un festival du court-métrage sur le thème du handicap, je connaissais un peu le mode de fonctionnement pour les appels à films, et ils m’ont donné quelques tuyaux. Six mois avant la première édition de mon Festival, je me suis rendu au Festival Moto de Lisbonne. J’y suis allé pour discuter avec les organisateurs, qui m’ont eux aussi donné des conseils et ont été super sympas. Je cherchais un président du jury un peu connu, et avec mes relations dans le monde de la moto, j’ai réussi à avoir Freddie Spencer. Un triple champion du monde moto… pour moi c’était génial. Ça a facilité l’ouverture de certaines portes par la suite.

Cette année, je sais pas pourquoi, ça a été beaucoup plus compliqué.

Tu crois que tout est calé depuis deux mois, alors que les gens ont lu ton mail en diagonale. Les gens ne lisent plus les mails !

– Olivier Wagner

Certaines personnes contactées pour le jury puis m’ont dit oui, et puis m’ont fait faux bond les unes après les autres. J’ai fait des pieds et des mains pour retrouver le premier film de Jacques Doillon, Vitesse Oblige. C’était quelque chose qui me tenait à cœur, car ce film, c’est un peu comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle et personne ne l’a vu.

Jacques était très enthousiaste à l’idée de venir le présenter, avant de se rappeler quelques heures plus tard qu’il avait l’anniversaire de son fils en plein milieu du festival…

Ensuite il y a des problèmes d’organisation. Je fais quasiment tout en amont, les vidéos teasers, les réseaux sociaux, même les sous-titres des films étrangers, ce qui permet de faire rentrer un peu d’argent pour le festival.

Et là où c’est compliqué, c’est que les gens ne lisent pas les mails qu’on leur envoie. Tu crois que tout est calé depuis deux mois, et finalement non, tu perds énormément de temps. Ou tu paies les billets d’avion à la dernière minute, beaucoup plus chers que ce que tu aurais pu les avoir deux mois avant… tout ça à gérer en plus de mon travail de tous les jours.

Comment tu le finances, ce Festival du Film Moto de Nice ?

Olivier Wagner : la mairie de Nice a dit oui de suite et m’a accordé une partie du budget. Les concessionnaires moto aussi, grâce au parrainage d’Eric de Seynes, directeur de Yamaha Europe, et Jacques Onda, concessionnaire Yamaha à Nice. Il y a une participation du groupe Quad [producteur de deux réalisateurs débutants qui ont commis un petit film de rien du tout : Intouchables ! ndlr] dont le boss, Nicolas Duval, est un ami depuis l’adolescence. Il a rêvé d’être pilote de F1 tout comme je rêvais d’être pilote de GP moto. J’ai mis un peu de ma poche aussi. Sachant que pour l’instant, tout ce qu’on peut se permettre, c’est de prendre en charge l’hébergement et les repas du jury.

Il faut que je dise aussi que les gens de l’asso Motards 06 sont géniaux. Ils tiennent les vestiaires pendant le festival, ils ont fait une partie de la com, et ils m’ont grandement aidé en général. Ne serait-ce que moralement, les moments où ça avance pas, quand tu craques et que tu as envie de tout envoyer balader… ils ont été là pour me remonter le moral.

[Avec le film ci-dessus, on est à priori très loin de l’univers de prédilection d’Olivier. « J’ai tout quitté pour un road-trip » a pourtant fait partie de la compétition officielle de la 2e édition du Festival du Film Moto de Nice. Il était déjà auréolé d’un gros succès sur internet.]

Tu a reçu combien de films pour la sélection ?

Olivier Wagner : cette année, une trentaine. On en a d’ailleurs programmé trop ! Je reconnais que c’est un peu l’erreur de cette deuxième édition. On en a mis 19, l’année dernière 18, mais on avait plus de courts. L’année prochaine, on sélectionnera différemment.

Après, la sélection, je m’en occupe pas. La première année, j’y ai participé. Mais comme je suis un peu sur le devant de la scène, j’ai eu en direct tous les appels de réalisateurs qui ne comprenaient pas pourquoi leur film n’avait pas été sélectionné. J’ai du chaque fois me justifier… alors pour couper court à ça, je vois tous les films, mais je ne fais que valider la sélection à la fin, quand on me la présente. Ce qui me permet de dire quand on m’appelle : « écoutez, c’est la règle, c’est comme ça, le comité de sélection est souverain, et il ne motive pas ses choix ».

Et au niveau des entrées ?

Olivier Wagner : la première édition du festival Moto de Nice a réuni 70 spectateurs par jour. Après, je mesure pas la réussite au nombre de personnes dans l’absolu, mais plutôt au nombre de personnes qui repartent satisfaites. Globalement tout le monde était super content et voulait une deuxième édition.

« Je préfère un film moto avec des images moyennes mais qui raconte une histoire géniale, qu’un film réalisé par un cador qui n’a rien à dire »

– Olivier Wagner

Tu viens de la course de moto. Mais le Festival du Film Moto de Nice ne se cantonne heureusement pas à ça.

Olivier Wagner : j’adore la moto, évidemment. Elle doit avoir un rôle intrinsèque dans les films qu’on diffuse. Mais si c’est pour voir des images de moteurs et d’accidents spectaculaires, alignées les unes sans qu’il n’y ait de sens derrière, ça ne m’intéresse pas. Je préfère un film avec des images moyennes mais qui raconte une histoire géniale, qu’un film aux images léchées, où le mec maîtrise sa caméra comme un dieu mais n’a rien à dire.

Alors je me suis dit que ce serait un festival sur l’esprit motard et l’esprit de la moto : ouverture, tolérance, entraide. Back to Berlin, c’est l’exemple typique d’un film sur la moto, sans qu’il y ait vraiment de moto. Tu fais voir un film à un non motard, il va te dire : « c’est un film sur la Shoah ». Mais si tu enlèves la moto, c’est plus la même histoire. [ndlr : j’ai vu le film après notre interview, et je suis en désaccord avec Olivier là-dessus, comme je l’ai écrit ici. Mais nous n’avons pas pu en débattre ensemble]

Et c’est pour ça que j’ai insisté pour qu’on le prenne. Question d’ouverture d’esprit. Le comité de sélection était un peu réticent. J’ai insisté justement parce que le film faisait débat, et que le thème est clivant. Dès qu’on parle de Shoah, on a de suite un problème de culpabilité ou d’approbation. Alors que si on un film sur un massacre, KuKlux Klan ou une histoire d’handicapés avec des motos, on se poserait moins la question.

Il y aura une troisième édition du Festival du Film Moto de Nice ?

Olivier Wagner : je te dirais bien « oui ». J’espère. L’année dernière on ne savait pas s’il allait y avoir une 2!

Au fait, tu roules en quoi ?

Je roule en Guzzi V7. Pour la petite histoire, il y a 5 ans, j’ai rejoint Les amis du challenge Honda et j’ai retapé un mono Honda pour refaire de la piste. Dès la première année je me suis cassé la clavicule, puis le pied. La cata. Je me suis dit que le circuit, c’était plus pour moi…

Qu’est-ce que je peux te souhaiter pour la suite ?

Que la troisième édition soit un peu plus facile à monter. Et que les gens soient heureux. C’est ça qui me comble.

Propos recueillis le 17 février 2019. Un grand merci à Olivier pour son accueil chaleureux.

Message (personnel) de santé publique :

Un festival de cinéma, c’est une fête. On paie souvent pas très cher pour y accéder (ici, 9 euros la journée pour voir tous les films de 10h à 22h). Un film ? C’est un peu une hypnose, qui s’apprécie mieux sur grand écran et dans le noir. Derrière chaque film il y a du cœur, de l’ambition, du travail, souvent de l’argent personnel mis en jeu. Une reconnaissance ou une récompense en festival peut ouvrir des portes aux cinéastes débutants et leur permettre de réaliser leur film suivant. Aussi je m’étonne quelque peu du manque de respect de certains spectateurs incapables de laisser leurs smartphones dans leur poche pendant les séances. Je pense à toi, le quinqua qui a sorti ton rectangle lumineux tout l’après-midi, au moins trois fois par heure, pour remonter ta timeline Facebook, comme un gamin de 15 ans. Et tu n’étais pas le seul. A la maison je dis pas, mais au cinéma, c’est pas gentil pour les auteurs, et c’est très enquiquinant pour les gens assis pas loin de toi.

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