Roadtrippeur Rex

En revenant de la cascade de Maletsuyane à Semonkong le jour est encore bien gaillard, et on suit notre plan pour filer direction Quthing  – ça se prononce Koutin’. L’idée est d’aller voir les fameuses empreintes de dinosaures et de dormir sur place, avant le lendemain matin de filer vers Plettenberg Bay sans regarder en arrière : 840 bornes et 9h de route.

Évidemment, si l’univers tournait rond autour de mes désirs, ça se saurait. J’ai pu me bercer d’illusions jusqu’à 25 ans à peu près, mais aujourd’hui je sais : non, on peut pas se sortir de n’importe quelle situation avec un sourire, dès l’apparition de tes premières pattes d’oie les gens se montrent beaucoup moins enclins à te rendre spontanément service, il y a bien un moment où un petit con de 15 ans va te vouvoyer à ta grande stupeur alors que tu as juste quelques années de plus…

Et surtout, le grand ordre des choses en a sa strictement rien à foutre de flatter ton égo.

qutin quting qouting dinausore dinosaure lesothosorus lesothorus empreinte
Le site est aisément accessible, dans un bâtiment rose le long de la route.

Jurassic Park

Quthing est donc anti-spectaculaire au possible. On arrive demi-heure avant la fermeture et le guide est aux abonnés absents. C’est un type garé en voiture devant le musée qui va le faire chercher au bar. Le guide arrive essoufflé, le regard brillant et le débit cotonneux de celui qui vient de terminer dare-dare son 4e demi de l’après-midi. Ou fume du bio qui fait rire.

La visite est expédiée en 10 minutes. Les empreintes, remarquablement conservées dans un bâtiment en dur, ont 200 millions d’années et les Lesothans sont très fiers d’avoir nommé le Lesothosaurus. Voilà voilà.

On finit dans un bureau à regarder des morceaux de pierre et d’os présentés à la va-comme-je-te-pousse sur des petites étagères qui ont vu des jours meilleurs. Pas de quoi écrire à sa mémé de fouetter le chat. Le moment le plus sympa arrivant finalement quand notre guide, décidément très éméché flower power, m’apprend la zulu handshake, ponctuant les 3 mouvements des mots Khotso, Pula, Nala. Paix, pluie, prospérité, la devise du Lesotho. 

Mouais.

Est-ce que tu viens pour les vacances (moi je n’ai pas changé d’adresse)

Jusqu’ici notre séjour au Lesotho avait été qu’une longue étreinte brûlante.

Imagine-toi passer un pouce au coin de lèvres accueillantes, caresser le plein d’un petit sein parfait, faire glisser tes doigts sur la courbe d’un hanche rebondie juste ce qu’il faut, découvrir un slip en dentelle blanche [smiley qui bave] – et baisser les yeux pour découvrir que la demoiselle a gardé ses chaussettes Hello Kitty.

La lassitude nous tombe sur le coin du râble, nous ramène à notre condition de touristes blasés, habitués de la télécommande. Avec la miss on tombe d’accord pour dire qu’on aimerait être ailleurs. Il fait encore jour, on trace vers le poste frontière de Telle Bridge, prêts à rouler encore un peu avant de trouver un lodge. Non sans un dernier mot gentil pour le pays à la madame qui tamponne nos passeports. « C’est super joli, le Lesotho vous savez. On fait tout un plat du Grand Ouest américain, mais franchement, vous avez des paysages de western qui tuent vous aussi ».

On se promet de revenir, comme les amourettes de vacances promettent promettaient de s’écrire à la rentrée, en l’an de grâce 1997, quand il y avait pas encore Snapchat ni les textos. On sait au fond de soi qu’il y a peu de chances pour que ça arrive. Le monde est trop vaste et ma paie trop riquiqui pour que je passe deux fois au même endroit.

Sans compter que mon coup d’un soir avec l’Islande m’a tellement retourné les mirettes (j’ai encore la marque de ses suçons sur l’épaule, à vrai dire) que je lui ai déjà promis de revenir, à elle aussi.

Qui sait. Je serais peut-être en avance aux rendez-vous de nos promesses.

affiche anti esclavage au lesotho
Spotté au poste frontière de Telle Bridge.

Tiiinnnnn tinnnnnn tinnnnn (insère ici une musique inquiétante)

De retour en Afrique du Sud, direction… le sud, donc. La nuit tombe en scred, comme mon chat sur les tarentes, alors qu’on est en train de retirer quelques billets à Stelkspruit. De retour au 4×4, je zyeute la voiture de flics garée à côté, bariolée de fluo, avec sa cage à drôles d’oiseaux en guise de coffre. Mon petit radar interne lève un sourcil. J’ai pas d’endroit ou dormir, je sais pas exactement par où passer ni où on s’arrêtera ce soir, mais il fait nuit et —

OH MON DIEU IL FAIT NUIT EN AFRIQUE DU SUD ET JE SUIS TOUJOURS DEHORS.

Serait temps de trouver un nid douillet, avant de faire une mauvaise rencontre et de se retrouver dans un sweat shop clandestin, enchaînés à un tabouret, à coudre des ballons de foot pour la prochaine coupe du monde. Seulement voilà :

– à huit heures du soir les petits bleds qu’on passe rapidement sont déjà tous calfeutrés à double tour

– entre les bleds, c’est le désert

– le Lonely Planet nous inspire pas des masses

– je suis la petite pensée magique qui me souffle qu’on trouvera bien quelque chose plus loin

– et il y a Yvette.

(A lire à haute voix, en imitant le mec des bandes-annonces américaines)

IT WAS THE JOURNEY OF A LIFETIME
THE LAST THING THEY EXPECTED
WAS COMPANY

Si tu suis ce blog (maman, baisse la main, merci. Oui, moi aussi. Allez, bisou) tu sais qu’Yvette, c’est le nom de Google Maps sur qui on compte depuis le début pour nous susurrer à bon port. Yvette, qui nous fait prendre la R58 puis bifurquer par la R392, laquelle ne perd pas de temps à se transformer en chemin de terre, TOUT CA PARCE QUE C’EST PLUS COURT DE 10 KILOMÈTRES comparé à la route 6.

Si tu suis ce blog, (maman, s’teuplaît, arrête c’est gênant) et si tu m’as lu entre les lignes, tu sais que cet été, j’ai la flippette facile. Au bout de quelques kilomètres sur ce chemin en terre, mon petit radar a plus rien de gentleman : je le trouve en position foetale dans un coin de mon cerveau reptilien, les yeux roulant dans leurs orbites comme des boules de flipper, cheveux blanchis et bave aux lèvres.

La radio fait un très pauvre job pour détendre l’atmosphère, les trois stations à notre portée rivalisant de mélasse R’n’B aussi savoureuse qu’une blanquette de veau micro-ondable de chez Netto.

Je fais du 50 à l’heure, la nuit est encore plus noire que le café préparé par mon collègue de boulot (celui qui depuis ses années punks a le sang tellement plein de produits qu’il prend la caféine en intraveineuse), je déteste être sur ce foutu chemin de terre de nuit, et j’ai pas de point de chute dans un pays réputé pour son taux de criminalité parmi les plus hauts de la planète.

Et SI ?

Et si on tombait en panne d’essence ? (le réservoir est aux 3:4 pleins MAIS ON SAIT JAMAIS HEIN)

Et si je crevais un pneu ? Le temps de le changer… ?

Et si j’écrasais un SDF, que je faisais un délit de fuite ni vu ni connu mais qu’un an après je recevais au boulot un colis avec le foie d’un zèbre et le mot JE SAIS CE QUE TU AS FAIT L’ÉTÉ DERNIER ?

Et si j’écrasais un lapin mais qu’en fait c’était un lapin mutant qui nous pourchassait en donnant des coups de tête dans la portière pour nous faire sortir de la route et manger nos petits culs blancs ?

J’ai deux images en fond sonore dans la tête : celle d’une légende urbaine qui raconte l’histoire d’un couple en panne d’essence attaqué par un fou à la hache et le film Wolf Creek, où un red-neck australien dégomme une brochette de touristes juste parce qu’il aime pas les touristes.

On s’en est sortis de justesse. J’ai vu le moment où le dahut allait surgir du coffre

Ça dure comme ça pendant près de 60 bornes, sans croiser une lumière à la ronde autre que celle des étoiles. Ni voiture, ni maison sur le côté, ni lampadaire, rien. Autant dire que j’ai perdu au moins deux mois d’espérance de vie du au stress.

Je te passe vite fait le retour à la civilisation via Dordrecht, qui, outre son nom ridicule, nous fera l’affront de nous ignorer superbement quand nous ferons mine de sortir pour sonner à la porte d’un B&B, personne ne daignant nous ouvrir à 9h du soir.

On finira par échouer une heure plus tard à Queenstown, accueillis par une taulière grommelant en robe de chambre, qui nous filera avec le minimum syndical de cérémonie une piaule sans charme au prix de 26 euros.

J’ai installé ma vigie au pied du lit, serrant le cric de la voiture contre moi, prêt à bondir au moindre bruit. Quand j’ai fini par sombrer, au premières lueurs de l’aube, j’ai cru entendre s’élever quelques notes bien connues…

Photo de une : screenshot du jeu « Anxiety : lost road » (DR)

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