The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud dure à peine plus d’une demi-heure, je me suis dit que j’allais regarder ça tranquillement en faisant ma séance de repassage annuelle. Oui, j’étais particulièrement bien luné, ce jour là (j’ai repassé au moins 5 chemises avant de jeter l’éponge et d’aller en acheter des infroissables).

Bien m’en a pris : j’ai découvert un film attachant, très bien écrit, parsemé d’humour bien senti. Techniquement parlant, il est clairement au dessus du tout venant, avec des petites astuces qui font grimper la production value par 1000.

Dans The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud, Manuel raconte la petite escapade de son doppelganger, Brian, 6 mois de permis moto au compteur, qui décide un matin de quitter son quotidien pour aller voir si l’herbe est pas plus verte ailleurs, de Grenoble à l’Espagne, puis au Maroc.

Le voyage connaîtra une fin abrupte, dans un dénouement qu’aurait pas renié Picsou Magazine, période 1992-1994.

Son récit et sa réalisation témoignent d’un réel travail de mise en scène. Un peu obsédé par toutes ces questions (moto, voyage, caméra…) j’ai voulu en savoir plus, et j’ai contacté Manuel.

Prends le temps de regarder The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud, et reviens lire l’interview ci-dessous.

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Le petit point noir qui grossit à l’horizon, d’une moto roulant dans une immensité désertique, au son d’Only Time d’Enya : dès son premier plan, « The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud » de Manuel Vivion m’a séduit par sa maîtrise.

Manuel Vivion : « Voyager et filmer ? N’attendez pas qu’on vienne vous financer ou vous prendre par la main. Mettez un peu de sous de côté et débrouillez-vous tout seul ».

Commençons par le commencement, Manuel. Courant 2016, tu passes ton permis moto. Qu’est-ce qui t’y a amené ?

Manuel Vivion : c’est une longue histoire. Disons que j’ai longtemps réprimé une envie croissante de moto, car il n’y avait dans mon entourage amical et familial aucun motard pour m’encourager ou me rassurer sur les préjugés que j’avais sur la pratique de la moto (vitesse, dangers, mort). Mais l’envie de moto, et notamment son côté voyage/aventure, est devenue irrésistible et j’ai fini par pousser la porte de la moto école de mon quartier.

Et six mois plus tard, tu décides de partir voyager, sans plan, c’est ça ?

Tout à fait ! j’étais vraiment curieux et impatient de voir ce que pouvait m’apporter la moto comme moyen de voyager. J’étais en pleine découverte et insatiable. Pour moi, la moto (c’est aussi sûrement lié à mon âge) ce n’est pas la vitesse et la performance mais la balade, la liberté et le plaisir. Je cherche les routes les plus tordues et les plus isolées. Du coup ma moyenne horaire est vraiment très basse, mais me permet de tomber sur des coins vraiment magnifiques. Donc, pendant mes premiers mois de permis, j’ai déjà cumulé beaucoup beaucoup de kilomètres, parce que j' »avais les crocs » et je voulais vite progresser et devenir plus à l’aise sur ma machine. Me rassurer en quelque sorte. Et puis les routes des Alpes autour de Grenoble (là où je vivais) étaient une invitation permanente à la moto !

« J’avais l’impression que ma vie prenait une dangereuse tournure virtuelle »

Alors quand l’hiver a pointé le bout de son nez, rendant ainsi la pratique de la moto en montagne plus risquée, je n’étais pas encore prêt à laisser la moto au garage. Je venais d’être libéré professionnellement, donc disponible pour partir longtemps, et loin. J’avais envie de faire un break après un intense période de travail. J’avais envie de faire de la moto. J’avais envie de voyager et de me mettre en difficulté, me confronter à l’inconnu, car j’avais l’impression que ma vie prenait une dangereuse tournure virtuelle. J’avais aussi envie de raconter une histoire en vidéo, donc pourquoi pas celle de mon propre voyage. Ça faisait donc beaucoup d’envies que je pouvais faire coïncider sur ce projet de trip moto vers l’Andalousie.

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Le plan ? Rejoindre le sud de l’Espagne. Enfin, ça, c’était le plan…

Tu étais déjà habitué au bivouac, au voyage solo ou bien c’était vraiment une grande première ?

Sous cette forme, et si longtemps, c’était une première. J’avais fait quelques petites escapades en solo (mais en voiture à l’époque, et à l’hôtel). J’ai fait du camping toute mon enfance avec mes parents, donc j’étais initié. Puis j’ai rencontré des amis qui m’ont emmené découvrir les vertus du camping vraiment sauvage, 100% débrouille. Je n’étais pas naturellement à l’aise mais ça m’a plu. Enfin, lors d’un tournage, on a suivi un gars qui s’amuse à aller bivouaquer en montagne, et à moto (Capbreton knife club, vidéo co-réalisée par Manuel, ci-dessous, ndlr). Là, l’expérience de planter la tente, perdus dans la montagne, et du réveil seul au monde m’a vraiment plu et j’ai vu que c’était accessible. J’étais converti. Je m’y suis mis à mon tour, en solo, lors de mes escapades dans les alpes autour de chez moi et j’ai vu que tout se passait bien… et en plus, c’est pas cher.

Combien de jours es-tu parti, combien de nuits de tente et combien de nuits d’hôtel ? Ton budget ?

Je suis parti 3 semaines pile. Pour recharger les batteries de mes différentes caméras et de mon ordinateur (pour sauvegarder les images au fur et à mesure), je devais aller à l’hôtel tous les 3 ou 4 jours, pour trouver de l’électricité. Donc, en gros, 2 nuits de camping pour une nuit d’hôtel. Je dois avouer qu’au Maroc, je suis allé plus souvent à l’hôtel car j’avais l’impression d’avoir plus de mal à trouver des lieux de bivouac. Contrairement à la France ou l’Espagne où je trouvais facilement des coins déserts où j’étais sûr de déranger personne en plantant ma tente, au Maroc, il y avait du monde partout, tout le temps, même dans des coins complètement perdus et difficile d’accès, donc j’osais moins car j’avais toujours l’impression de déranger. Impression fausse comme je l’apprendrais plus tard, mais j’avais délibérément fait en sorte d’en savoir le moins possible sur les mœurs du pays pour me faire ma propre expérience, avec mon propre ressenti. J’avais pas vraiment budgétisé mon voyage. J’avais un petit pécule et je ne pensais pas dépenser énormément. Juste le nécessaire : essence, nourriture, logement. En tout, je dirais que j’ai dépensé entre 1500 et 2000 euros.

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Manuel (presque) au naturel. Xdr

Venons-en à ton film : The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud. Comment as-tu élaboré le film autour de ton voyage ?

En fait, je voulais profiter de la matière que pouvait m’apporter ce voyage pour réaliser un type de vidéo que je n’avais pas l’habitude de faire. Quelque chose de plus narratif. Comme je partais seul, je devenais l’acteur principal de l’histoire que je voulais raconter (pas trop habitué à ça, déjà). Et comme je partais seul, il fallait que je sois en même temps devant et derrière la caméra ; petit challenge. J’avais visionné énormément de vidéos de voyage à moto sur internet, de « Long Way Round » (récit du tour du monde à moto de l’acteur Ewan McGregor et du baroudeur Charley Boorman, ndlr) à des choses beaucoup plus confidentielles et je me suis inspiré de tout ça pour essayer de faire quelque chose de différent. J’étais parti sur une narration à la première personne, et assez premier degré, assez détaillée. Comme un blog voyage, un peu. Mais quand j’ai commencé le montage, j’ai vite compris que le ton ne me plaisait pas. Alors j’ai eu cette idée d’une histoire à la 3eme personne. Et là, ça me semblait plus simple.

« Je me suis inspiré de Conan Le barbare ! »

Parle-moi du scénario et de la narration en particulier. The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud a un texte très travaillé.

En partant, rien n’était vraiment écrit. C’est les péripéties qui créeraient l’histoire. L’histoire d’un motard en vadrouille. Et je voulais raconter un peu les à côté du voyage moto. Comme ce genre de voyage était nouveau pour moi, je découvrais des sensations nouvelles que je voulais partager. Je savais juste que je voulais rajouter des éléments fictifs à la vraie histoire, pour la pimenter un peu. En roulant, j’avais des idées qui venaient et je les notais dès que je m’arrêtais. C’était la première fois que je racontais une histoire alors pour trouver les bons mécanismes et enchainements, j’ai plutôt tâtonné en m’inspirant de 2-3 trucs que j’avais vus dans des livres ou des films.

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Entre Grenoble et le Maroc, l’aventure improvisée de Manuel Vivion dans The life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud

Je voulais essayer de mettre un peu d’intrigue pour teaser le spectateur. Pour le texte, j’ai dû faire 4 ou 5 versions avant la version finale. Au début, c’était beaucoup trop long et j’ai aussi réalisé qu’un mot ne se lit pas comme il se prononce et des tournures de phrases sonnaient mal. Alors j’ai tout repris, synthétisé pour qu’on ait l’idée importante avec le moins de mots possible et que ça sonne bien, alors je lisais à voix haute en écrivant chaque phrase. Et quand j’ai commencé à faire la voix off et que j’ai entendu mon horrible voix naturelle sur le montage, je me suis dis qu’il fallait faire autrement.

Quelques jours après, je suis retombé sur le film « Conan le barbare », le narrateur de l’histoire, dans la version française, avait une voix improbable, presque parodique. Ça m’a marqué et je m’en suis inspiré pour raconter The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud.

Il y a quelque chose d’amusant dans cette manière de filmer, c’est que tu laisses ta caméra à un point, roules, et reviens la chercher !

Oui, c’est amusant, mais aussi un peu fatiguant et surtout très chronophage. Il me fallait parfois une heure pour une prise : le temps de déballer et d’installer le matériel, de vérifier que le cadrage est bon, recommencer, refaire un A/R devant la caméra, remballer… En gros, quand je voyais un spot photogénique, je m’arrêtais pour faire les prises de vues. Mais comme ça prenait beaucoup de temps et que je n’avais pas que ça à faire de mes journées (il fallait que j’avance aussi !), j’ai parfois dû renoncer à m’arrêter sur des endroits magnifiques qui auraient fait des beaux plans, je pense. Plus le temps… Par contre, tout ce matériel de prise de vue, il fallait le transporter sur la moto. Ça représentait un poids et un volume non négligeables quand on charge ça sur une Transalp.

Certains de tes plans donnent l’impression qu’il y a un cadreur avec toi. Ta caméra est sur trépied, et tu effectues des panoramiques, des zooms… alors même que tu es sur la moto. Peux-tu nous expliquer en détails comment tu t’y prends ?

C’est un trucage que je réalisais en post production, mais que j’avais anticipé lors du tournage. Pour chaque plan fixe filmé au trépied, je filmais une trentaine de secondes, également en plan fixe et avec la même focale, ce qu’il y’avait juste à droite et à gauche de mon plan initial. Ça me donnait ainsi une image 3 fois plus large en terme de pixels, dans laquelle je pouvais venir rezoomer et créer un mouvement de caméra virtuel.

« Mettez un peu de sous de côté et débrouillez-vous tout seul. Une fois lancé et loin de chez vous, tout deviendra plus simple »

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Scoop : The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud de Manuel Vivion aura une suite !

C’est quoi un bon film de voyage, pour toi ? Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait se lancer mais n’a pas ton expérience ?

Un bon film de voyage ? je dirais qu’il faut que ça fasse rêver. Qu’on ait envie d’y participer. Un conseil ? D’abord être son propre producteur. N’attendez pas qu’on vienne vous financer ou vous prendre par la main. Mettez un peu de sous de côté et débrouillez-vous tout seul. Vous aurez au moins l’avantage d’avoir une liberté de ton totale. Et pas besoin d’avoir des budgets énormes pour raconter des bonnes histoires.
Ensuite : lancez-vous. Sur un trip comme ça (filmé ou non, d’ailleurs), les premiers kilomètres sont les plus durs. Une fois lancé et loin de chez vous, tout deviendra plus simple. Ça, je l’ai vraiment ressenti. Je sentais une sorte de stress bizarre monter les jours précédant la date de départ prévue. Tout m’inquiétait : les accidents, les pannes, la météo… autant d’incertitudes qui donnent envie de rester tranquille à la maison. Même le départ est compliqué, on connaît déjà les routes, le côté découverte est complètement absent et on est uniquement concentré sur les risques. Mais au bout d’un jour ou deux, on voit que finalement tout s’est bien passé jusque là et on commence à découvrir des nouveaux horizons… et là, le kiff commence.

« Il y aura une suite de La vie de Brian ! »

C’est quoi ton prochain road-trip ? Tu vas le filmer, bien sûr ?

Mon prochain trip? je l’ai déjà fait. The Life of Brian – 5000 kilomètres à moto vers le sud a gagné un prix au Motorcycle film festival de New York, un festival international et les autres films en compétition étaient très bons, et être encouragé par un jury, anglophone en plus, ça m’a vraiment encouragé à continuer à raconter mes conneries. Et donc j’ai profité de la projection à New York pour réaliser un rêve de motard : 3 semaines de moto aux États Unis. Scoop : ça sera l’épisode 2 des aventures de Brian ! Je suis en plein montage, j’espère le diffuser au printemps, je ne sais pas encore sous quel format. A part ça, j’ai d’autres plans trip moto… et je me demande aussi si je ne vais pas m’autoriser un trip sans le filmer. Car c’est beaucoup de travail, de temps et de bagages, ça alourdit un peu le voyage. Mais c’est aussi l’assurance de pleins de souvenirs et d’une matière géniale pour continuer à raconter des histoires, et ça, j’aime !

Manuel Vivion est monteur réalisateur, option sfx, mention sports extrêmes. Son site perso est ici.

6 Comments

  1. Génial, j’ai vraiment passé un très bon moment à regarder ce film, et j’en ressort pleins de rêves et d’envies d’évasion. Du coup, hâte de voir le périple américain… Bravo Brian… enfin… Manuel ! V

      1. …et je me suis retenu de commenter tous les articles que j’ai lu sur ton blog , découvert via le film de Manu en fait … très très bons, je vais continuer à te suivre avec grand intérêt, ça rigole (et je suis plutôt bon client) , mais que de qualité et de vraies bonnes infos dans tes textes, chapeau bas ! très bon blog

        1. Oh ! Un compliment en commentaire, un vrai, et pas un spam pour du Viagra et des Rolex pas chères ! J’en ai la larme à l’oeil d’émotion. Viens là, give me a hug !

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