Dans les restaus de Tokyo, tu te nettoies bien la panse à coup de nihonshu (l’alcool qu’on connaît sous le nom de saké) et de bières. Mais tu t’en doutes, la vraie vie est ailleurs. Dans les bars à thèmes (bars kawaii, bars à soubrettes, bars à chouettes…) ? Mmmpf. Tu paies plus le cadre que ce qu’il y a dans ton verre.

Je sais très bien ce que je suis venu chercher : les bars à whisky de Tokyo, dont la réputation fait se trémousser les amateurs sur leurs sièges, de Glasgow à New York.

Mais avant, j’ai fait un détour par Golden Gai.

Golden Gai.

Ces deux mots magiques mettent des étoiles dans les yeux de tous ceux qui ont eu l’heur de passer dans le quartier à la tombée de la nuit, et de se serrer dans l’un de ses bars. Dans une poignée de cabanons alignés dans 3 ruelles étroites comme

[insère ici une comparaison un peu graveleuse et très beauf. Je suis sûr qu’on pense à la même chose sauf que ça me fait rire mais j’assume pas je suis trop distingué pour la faire]

bref, dans 3 ruelles très très étroites s’affichent les débits d’alcool les plus pittoresques et les plus hips de Tokyo.

Quatre murs, un comptoir, six ou sept places à tout casser. Et pas une de plus, sous peine de faire craquer la baraque. Dans ces conditions, le thermomètre monte rapidement entre gaijins et locaux, serrés comme des poissons volants en barquette, au rythme des highballs et des whiskys japonais servis à ras bord. Entre 6 et 8 euros les 4 centilitres de distillat d’orge maltée : autant te dire que c’est Noël.

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Deathmatch in hell : trinque, on se reverra en enfer !

Du rouge aux joues et une fine pellicule de transpiration sur le front, on rêve de parler jap’ pour pouvoir tchatcher avec le taulier jusqu’au bout de la nuit, au lieu de quoi on se tourne vers son voisin et on désigne un élément de déco avant de lever le pouce : sugoï !

Car c’est la déco qui fait tout. Dans le mien, Deathmatch in hell, les VHS, DVD, photos promotionnelles de tout ce que le cinéma de genre a fait de mieux depuis un demi-siècle. Ambiance vidéo club des années 80, Grand Prix du festival d’Avoriaz – penses-tu, un gant Freddy Kruger en vitrine !

Oups, pouce coupé.

Voilà le lien de Golden Gai, à Shinjuku, sur Google Maps. Je serais toi, j’irais pas trop voir de photos. Perso, j’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce qu’on m’y emmène. L’émerveillement fut total.

Zoetrope Shot bar : mon billet d’avion pour un Chichibu

Paf ! Un coup de métro et une ellipse plus tard, je sirote un autre whisky, esquiché avec mes 3 comparses sur une table tandis qu’un écran géant diffuse Le mécano de la général à ma gauche, au son de la bande originale de Ghosts of mars susurrée discrétos par une chaîne Hi-fi à ma droite.

Avec sa chemise hawaïenne, ces détails trahissent la culture visuelle (Zoetrope, c’est le nom d’un des premiers dispositifs d’image animée, ancêtre du dessin animé) et la geekerie du patron bartender, Atsushi Horigami, qui dans une autre vie a travaillé dans les jeux vidéo.

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Rocketeer ! Je me reverrai bien l’adaptation de Disney avec Jennifer Connelly, tiens. Rien que pour Jennifer Connelly.

Lui et le taulier du Deathmatch in hell auraient sûrement plein de choses à se raconter. Sous mes yeux, une figurine Rocketeer monte la garde devant des échantillons de whisky introuvables ou tout simplement disparus, nonchalamment alignés comme des vulgaires canettes de Kronenbourg.

Ce bordel apparent est un indice : ici, pas de chapelle où se damner, pas de recueil de psaumes à décanter doctement à voix haute. Curieux bienvenus : tout se regarde et, potentiellement, tout se boit…

Fais donc pas grand cas de la carte qui te sera présentée – elle est pas à jour – et demande direct au patron ce qu’il a en stock.

Dans mon godet, un shot d’un des whiskys japs’ les plus hypes du monde – Chichibu, un joli nectar issu d’une distillerie aussi artisanale qu’exigeante. Ses embouteillages en small batch (cuvée limitée) s’envolent comme des petits pains, quand ils terminent pas aux enchères à 3 fois leur prix initial.

Là, je savoure une cuvée que je retrouverai nulle part ailleurs, issue d’un fût unique de 10 ans d’âge – parmi les plus âgés que Chichibu a sorti dans sa jeune existence. Négociée mano a mano par le boss du Zoetrope auprès de la distillerie, avant d’être embouteillé à 200 exemplaires, pour son stock personnel et donc le plaisir exclusif de ses clients.

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Le patron du Zoetrope, Atsushi Horigami, s’efface devant ses bouteilles.

De l’ultra ultra utra collector dont je demande – faussement naïf – au patron s’il pourrait me dépanner une bouteille. Pas moyen, frère, dit-il en substance au pote qui assure la traduction. « J’ai pas la licence pour vendre des bouteilles et ça m’intéresse pas. J’en ai offerts à des amis proches pour fêter l’anniversaire du bar, et il y en a qui ont trouvé le moyen d’aller les vendre aux enchères pour se faire de l’argent », explique-t-il, blasé. Tant pis. Ça me fera un prétexte pour ouvrir la bouteille que j’ai topée il y a deux ans.

Ou mieux, revenir au Zoetrope.

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Trois embouteillages de Chichibu au Zoetrope, l’un des bars à whisky de Tokyo les plus agréables à visiter.

Zoetrope shot bar à Shinjuku. Le bar est spécialisé dans les whiskys japonais. Compte 1600 yens (12 euros) pour un Chichibu + 600 yens de cover charge. Plus sur le sujet de la cover charge en bas de page.

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Ici se cache l’entrée d’un bar à whisky parmi les mieux achalandés au monde, sauras-tu la retrouver ?

Campbelltoun Loch, le meilleur des bars à whisky de Tokyo ?

Golden Gai offre un before rafraichissant. Le Zoetrope shot bar est un gros gros coup de coeur.

Mais je me demande si la quintessence des bars à whisky de Tokyo se trouve pas quelque part sous l’un des sièges du Campbelltoun loch.

Rien que le nom, déjà. Si loch veut dire lac, Campbelltoun, ça existe pas. C’est la version « puà&*+&!@ de syllabes occidentales impossibles à prononcer » de Campbeltown, une des régions d’Ecosse, connue pour être le berceau du whisky Springbank. C’est chou, non ?

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Oh lala lala, ce hold up !

Le reste du bar est tout aussi aimable. Déjà, on le trouve après un petit jeu de pistes, anonyme dans un immeuble anonyme qui se fout ouvertement de la gueule de ton Google Maps. L’escalier qui t’y mène, au sous-sol, ressemble à celui que tu prends pour aller jeter tes poubelles. En plus propre, certes.

Une fois à l’intérieur, oublie de suite toute velléité de tenir à plus de 7 sans suffoquer au comptoir, et cherche bien le proprio-bartender tant il apparaît minuscule derrière sa collection de bouteilles alignées. Et quelles bouteilles ! Ici, pas de whisky japonais, mais une panoplie proprement ahurissante de whiskys écossais.

Bars à whisky de Tokyo Glasgow Tokyo Edimburgh ? Oh, fuck

Un rapide coup d’oeil me confirme instantanément que n’importe quel amateur en Europe vendrait père et mère pour avoir un tel choix. Tel ou tel embouteilleur indépendant, tel ou tel millésime, telle distillerie, tel ou tel embouteillage de niche, de luxe, rare, virtuellement impossible à trouver partout ailleurs.

Que tu comprennes bien : monter une collection aussi diverse et qualitative demande un dévouement qui dépasse l’entendement. Ce genre de bar, c’est une déclaration d’amour. Une oeuvre obsessionnelle, maniaque, passionnée, un délire d’otaku dandy qui dans une autre vie collectionnerait les cartes à jouer Pokemons ou les figurines de mangas à gros nénés, mais qui fort heureusement pour l’Ecosse et tes papilles, s’est jeté à corps perdu dans la bibine racée.

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C’est un secret de polichinelle, alors je te le dis : dans le monde des whiskys indépendants, Lagavulin devient Laggan Mill. Rapport à ce que la multinationale qui détient Lagavulin cède de rares tonneaux au compte-gouttes, et protège l’image de son whisky jalousement. Pour l’occaze, je sors le noir&blanc et t’invite à écouter ceci.

Moi qui craque sur le Lagavulin, pouf, j’ai qu’à demander pour que 4 embouteillages de derrière les fagots m’apparaissent sous le nez. Et les prix, comme au Zoetrope, cherchent absolument pas à t’assassiner. J’en reviens pas.

D’ailleurs, deux semaines après, j’y suis encore, et j’écris cet article sur mon smartphone, entre deux cartons de whisky.

Campbelltoun Loch, Chiyoda. Spéciale dédicace à La Soif du Malt, chez qui je m’éduque tranquillou au whisky et grâce à qui j’ai trouvé l’inspiration pour les bars.

Bon à savoir

Il y a une grande variétés de manières d’apprécier le whisky, surtout au Japon et dans les bars à whisky de Tokyo en particulier.

Si tu as juste envie de te désaltérer sans te prendre la tête, profite d’être au Japon pour commander un mizuwari (whisky + plein de glaçons et d’eau plate) ou un highball (même chose, en remplaçant l’eau plate par de l’eau gazeuse ou du soda). Personne te regardera de travers – sauf si tu le fais avec un Chichibu. Les whiskys un peu racés (âgés et/ou + de 46°) on évite de les diluer au premier rencard.

Quelques distilleries à tester : Hakushu, Yamazaki, Hibiki, Yoichi, et Nikka (mais les Nikka se trouvent très facilement en France). Mention spéciale si tu trouves des bouteilles qui affichent un âge à deux chiffres.

La dégustation se fait d’abord avec le nez : hésite pas à laisser ton liquide s’aérer dans le verre pendant un (bon) moment avant de le goûter. Sans pression ni complexe excessif, essaie de mettre des mots sur ce que tu ressens. « Sucré ? » « Fumé ? » « Floral » « Doux » « Pâtissier » ? Pas mal, tu es sur la bonne voie.

Tu as sur le bout de la langue une odeur ou une sensation associée à l’enfance quand tu allais en vacances à la campagne chez pépé et mémé ? C’est plus exactement « floral » mais ça t’évoque le foin ou l’herbe fraîchement coupée ? C’est non seulement pâtissier, mais tu distingues carrément de la poire ? Et ces notes derrière la poire, ne serait-ce pas des agrumes ? Bravo, tu viens d’entrer dans une secte qui va t’apporter beaucoup de plaisir et t’enlever beaucoup de zéros sur ton compte en banque.

De nombreux bars de Golden Gai et les deux bars à whisky de Tokyo cités dans cet article demandent des cover charge, c’est à dire que tu paies pour ton siège, avant même de consommer. De 500 à 1000 yens (7,5 euros). Dans des bars dont la capacité maximale est de 8 places, ont devine clairement l’utilité d’une telle dime. En retour, tu peux te faire servir des half-shots : demi-verres ! Dernière chose, il est vivement conseillé de réserver. Faute de, je me suis fait blackbouler d’un des bars que j’avais repérés et dont j’aurais bien aimé t’écrire des nouvelles, The Mash Tun. J’ai alors échoué au Cask Strenght, qui s’il dispose d’une honorable collection qui ravira les amateurs, m’a offert un service en bois et des prix très élevés.

Photos de bibi au Galaxy S7, sauf le proprio du Deathmatch in hell à golden gai, par miss Roadtrippeur au Canon 100D. Les bars à whisky de Tokyo mériteraient un arrêt dans toute virée à Tokyo qui se respecte. Sérieux. Enfin, je dis à ça aussi pour pouvoir répéter la formule « bars à whisky de Tokyo » afin de favoriser mon référencement. Non pas que je me fasse d’illusions sur un sujet aussi pointu, mais on sait jamais, et ça me permettra de dormir tranquille après avoir cliqué sur « publier » dans mon back-office, avec le sentiment du travail bien fait.

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