We Blew It est sorti sur les écrans le 8 novembre 2017. L’ex-critique de cinéma très respecté Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du cinéma américain, vient de signer son premier film en forme d’adieu à tout un pan de recherches qui l’a travaillé pendant deux décennies. We Blew It est une citation d’Easy Rider, qui se traduit par « on a merdé ». Tourné très peu de temps avant l’élection de Donald Trump sur les routes du pays (35 000 kilomètres parcourus pour le film, indique le cinéaste), ce passionnant docu road-movie de 2h14 (quand même…) interroge une sélection toute personnelle d’américains plus ou moins moyens, sur la mythologie de l’âge d’or des années 60 et 70. Comment une époque aussi riche de promesses a-t-elle pu « merder », à ce point  ?

(Interview co-réalisé en octobre 2017 avec miss roadtrippeur)
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Jean-Baptiste Thoret, en interview avec votre serviteur en octobre 2017

Pouvez vous nous présenter la chronologie du film ? Quand l’idée a germé, quand vous l’avez financé, quand il a été tourné ?

Jean-Baptiste Thoret : l’idée de We Blew It germe il y a au moins deux ans. Je voulais arrêter de faire de la critique de cinéma, des émissions de radio : j’en avais fait le tour. Et ça fait très longtemps que je travaille sur la période des années 60-70, son cinéma et ses réalisateurs. C’est ce qui m’a lancé dans la critique, dans une thèse à l’université… et donc j’avais envie de faire un premier film documentaire qui serait une manière de conclure ce que j’avais fait depuis 15-16 ans, et d’ouvrir la suite. De m’interroger non plus comme critique, mais comme cinéaste – même si comme le disait Godard, la distinction entre critique et cinéma est très bizarre. Je pense que tout cinéaste est un peu critique et tout critique devrait être aussi un peu cinéaste, et avec We Blew It, je n’ai jamais senti que je passais le Styx. Je me posais le même genre de questions qu’en tant que critique : qu’est-ce qui marche, comment on produit de l’émotion, c’est quoi le montage…

Ce qui me travaillait, c’était comment cette culture des 60 et 70s est passée de minoritaire dans les esprits, à complètement majoritaire aujourd’hui. On a gagné. Les films de cette époque sont devenus les classiques d’aujourd’hui. Il faudrait presque se battre pour dire il y a eu Ford, Vidor…  Et un jour, je me suis dit tout simplement que j’avais envie de creuser la question, sur cette période, ce pays, ces cinéastes que j’ai tant aimés et que j’aime toujours autant. Est-ce que c’est pas un délire collectif, est-ce que c’est pas un truc d’européen qui a une certaine vision de l’Amérique ? Qu’est-ce que ça veut dire que cette période là soit pensée comme notre âge d’or ? Qu’est-ce que ça raconte de notre présent, qui est incapable de se projeter dans un futur désirable comme dirait l’autre, et qui ne cesse de refaire les années 70 ?

« Qu’est-ce que les seventies racontent de notre présent ? »

Je me suis dit que j’allais aller voir les gens qui ont vécu cette période là. Des cinéastes, autant que les américains moyens. C’est mon côté Fordien, je voulais inviter tout le monde, je ne voulais pas qu’il y ait de distinction entre les gens connus, pas connus… Ce sont tous des américains qui ont tous fait des choses dans les années 60-70. Certains fumaient des joints, d’autres ont fait des films, d’autres ont fait la guerre… je voulais aller voir avec eux ce qu’ils en retiennent. Je ne voulais pas faire un film d’histoire, je voulais faire un film d’aujourd’hui.

Ça, c’est l’idée. Et puis après il faut le financer. J’ai essayé pendant quelques mois de façon assez classique avec mon producteur, d’aller voir des financeurs, Pathé, Mars, le CNC, Studio Canal et j’obtenais des « peut-être ». La France, quoi. Or, j’avais tellement d’amis cinéastes dont le désir s’émoussait à force d’attendre de faire quelque chose qui ne se fait pas… Je ne voulais surtout pas me laisser gagner par l’inertie qui fait qu’au bout d’un moment, le désir disparaît… et dans l’hypothèse où le film se fait, on l’a tellement attendu qu’on en a plus envie. C’est un vrai syndrome français.

Fred Williamson we blew it thoret blacksploitation
L’acteur-réalisateur de la blacksploitation Fred Williamson dans We Blew It.

« Il n’y a pas un euro venu de France dans le financement du film »

Je suis allé travailler au festival de Cannes, j’ai demandé à mon producteur de venir, j’avais déjà l’intuition que le salut passerait plus par l’étranger que par la France. J’ai pris des contacts, on m’a demandé un mois de réflexion – car le budget était tout de même d’un million d’euros, ce qui a l’échelle d’un film documentaire est compliqué. Et un mois après, c’était fait. Il n’y a pas un euro français dans le film. Il a été intégralement financé par les anglais et les américains.

Ensuite, il a fallu le réécrire plus précisément, je suis parti en février mars avril 2016 pour faire les repérages, parce que je savais que je voulais faire un road movie. C’est grand les Etats-Unis. Il faut du temps. Je voulais être seul sur la route pendant 3 mois, rencontrer des gens, voir par où j’allais passer. Car le temps c’est de l’argent au cinéma et je n’allais pas pouvoir réfléchir pendant 10 ans, tiens, et si on allait en Oregon ? Il fallait que ce soit assez ramassé. Le tournage s’est fait juillet aout septembre jusqu’au 10 octobre 2016. J’ai arrêté 3 semaines avant le résultat de l’élection. Je suis rentré à Paris, le montage a duré à peu près 4 mois.

We Blew It Jean Baptiste Thoret toret Donald Trump
L’un des premiers intervenants du film se souvient avec nostalgie des années sexe, drogue et rock’n’roll, avant de revêtir le masque de Trump. C’est un symbole ? C’est un symbole.

Vous étiez donc aux premières loges pour assister à l’élection de Donald Trump…

J’ai vu la vague Trump monter. Je passais mon temps à vadrouiller entre les deux côtes, j’allais voir mes amis de NY ou LA et eux ne croyaient pas à l’élection de Trump à ce moment là. Pas du tout. Ils me disaient « non, c’est trop problématique pour l’image de l’Amérique, il ne sera jamais élu, les gens vont voter Clinton, même en se bouchant le nez…» Pour eux, c’était juste un mauvais moment à passer. Un peu comme Bob Mankoff, chef cartooniste du New Yorker, qui dans le film ne croit pas un quart de seconde à la victoire de Trump alors qu’on est à trois semaines de l’élection. De mon côté, je leur disais qu’il y avait quand même du monde entre NY et L.A. NY, Philadelphie, Boston, San Francisco… là bas, on est entre-soi, avec des gens favorisés qui vivent dans leur bulle.

« Après 35 000 km, j’ai plus voyagé dans le pays que la plupart des Américains »

Les Américains ne voyagent pas forcément beaucoup. C’est tellement grand. Alors eux, ce qui se passait dans l’Oklahoma, au Texas, dans le Mississippi, ils n’en avaient aucune idée. Après 35 000 km parcourus pour We Blew It, j’ai plus voyagé dans le pays que la plupart des Américains, et j’avais un autre sentiment sur l’élection : je n’ai croisé à 80% que des soutiens de Trump ! Les quelques soutiens démocrates que j’ai vus étaient pour Bernie Sanders. Pour moi, l’élection américaine se joue quand Sanders sort de la course. A ce moment-là, l’histoire est écrite. J’ai rencontré beaucoup de gens qui se préparaient à voter Bernie Sanders et qui sont allés voter Trump !

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Pour passer derrière la caméra, Jean-Baptiste Thoret a voyagé 6 mois aux Etats-Unis.

« J’ai rencontré beaucoup de gens qui se préparaient à voter Bernie Sanders et qui sont allés voter Trump ! »

C’est ce qui est totalement fascinant dans cette élection : contrairement à ce qu’on nous disait en France, à savoir que ses soutiens étaient des blancs, white-supremacists, racistes, chômeurs etc… il y avait des gens issus d’horizons très différents. Des anti-systèmes, d’anciens démocrates… celui qui ouvre le film, par exemple. C’était fascinant de voir comment tous ces gens là avaient des discours très articulés. La jeune femme, Summer, qui tient un headquarter Républicain dans le Tennessee, a un discours très construit, où elle dit que dans les années 60 elle aurait voté Kennedy, et qu’au nom de l’idéal démocrate, elle allait voter Trump ! Et ça en France, c’est quelque chose qu’on est incapables de comprendre.

« Trump était à la fois conservateur et totalement libertaire sur le point de vue des valeurs »

Trump a ramassé les anti système, les gens contre la guerre, une forme d’électorat populaire qui ne se sentait plus du tout représentée par les élus démocrates de Washington et de Wall street. Trump a compris tout ça, il est allé seul sur scène, il parlait la langue des gens. Il était à la fois conservateur et totalement libertaire sur le point de vue des valeurs. C’était un drôle de mélange. L’autre élément capital, c’était en face. Hillary Clinton cristallisait tant de choses que les gens détestaient. L’erreur des démocrates dès le départ, a été de l’investir.

Votre road-movie est né d’un sacré road-trip.

J’ai une vie de moine à ce moment là : pendant trois mois, je fais 7h de route, je me déplace dans tous les sens, pour me demander ce que sera le trajet du film, d’un point de vue visuel – comme la ville de Goldfield dans le Nevada où Richard Sarafian a tourné Vanishing Point (Point Limite Zéro en France) qui pour moi est un film important de cette période. Le problème de l’Amérique, c’est que quand on pose son pied là bas, on ne sait pas si on pose son pied dans un monde réel ou dans un film. Jean Baudrillard, un philosophe qui a beaucoup compté pour moi, disait qu’on ne pouvait pas comparer le pittoresque de la campagne européenne avec la dimension métaphysique de l’espace américain. L’espace aux États-Unis est naturellement chargé de films de fiction, on ne peut pas échapper à ça.

« Quand on pose sa caméra aux Etats-Unis, il y a tout de suite 20 000 souvenirs de films qui surgissent. C’est un territoire de fantômes »

Point Limite Zéro Vanishing Point We Blew It
Fantômes de cinéma : Thoret s’est rendu à Goldfield, Nevada, ville emblématique du film Point Limite Zéro, un classique des seventies.

On dit que dans les road-trips, c’est le voyage qui importe, pas la destination. On a une impression similaire avec le film, où les témoignages importent plus que la conclusion. Ou du moins, ils sont assez disparates pour que l’orientation politique du film ne saute pas au visage du spectateur.

Je voulais faire le contraire du film à thèses. Le contraire de ce qu’auraient fait par exemple, Michael Moore ou Oliver Stone, que j’aime beaucoup par ailleurs. Je voulais partir d’une interrogation, et qu’arrivés à la fin du film, on ait déplié le problème, et même qu’il soit beaucoup plus complexe qu’au début. Alors qu’un film à thèses, c’est tout le contraire. Il part d’un problème vaste et complexe et à la fin, il resserre le tout et martèle une même idée. Le spectateur se retrouve un peu pris en otage. Je ne voulais pas ça. Je voulais filmer du côté des gens, je n’allais pas, moi, leur dire « tu ne dois pas voter Trump ! »

We Blew It est documentaire en forme de road-movie. Ou l’inverse !

J’ai écrit le film comme un road movie, mais en même temps c’est devenu compliqué à faire car l’espace est de plus en plus privatisé, il y a beaucoup de parcs nationaux, d’autoroutes. Je me suis dit que pour être juste, je n’allais pas faire un road-movie comme on en faisait dans les années 30 ou 70, comme Les raisins de la Colère, Easy Rider ou Le Canardeur. J’ai fait un road-movie mental. J’ai rêvé d’un road-movie qui n’est plus possible aujourd’hui et je l’ai filmé comme ça. Donc on passe du Nevada au Nouveau-Mexique, d’un plan à l’autre. Ce qui, quand on prend la carte, est complètement fou. Par contre je savais que We Blew It allait commencer sur la côte Ouest et se terminer sur la côte Est. Parce que la côte ouest, c’est la conquête, le western. Et l’est, parce que je voulais revenir à l’Europe, à la fin, je voulais revenir au début de l’Amérique. Et le début de l’Amérique, c’est l’Europe.

 

« En faisant un documentaire, la tradition c’est « on écoute quand les gens parlent » et dés qu’ils ont fini de parler, on s’endort »

Pour être honnête, je ne me suis jamais posé la question du documentaire ou de la fiction en faisant We Blew It. J’avais une matière documentaire, mais j’avais aussi envie que l’essentiel du film passe par la mise en scène, par des regards, par des travellings, des plans… et pas par ce que disent les gens. En faisant un documentaire, la tradition c’est « on écoute quand les gens parlent » et dés qu’ils ne parlent plus, on s’endort. Je voulais au contraire que ce qu’ils disent soit moins important que la façon dont ils sont filmés. Le problème, c’est que je fais We Blew It en 2016 et que les 3/4 de des gens de cette génération là sont morts. Donc c’est un film de fantômes. Je retourne à Goldfield pour voir des fantômes, j’y revois des lieux, la station de radio emblématique de Vanishing Point, etc. Même les gens qui sont là sont des survivants. Ils ont laissé passer le train, comme beaucoup aux Etats-Unis, ils vivent dans un endroit où l’histoire s’est arrêtée. Du point de vue de Goldfield, ce qui se passe à New York, c’est dans un ailleurs, à un autre moment de l’histoire.

We Blew It est aussi un film de fantômes de cinéma. Vous connaissant, et vu le casting des intervenants, on s’attend à voir de nombreux extraits de films, et à ce qu’on parle beaucoup de cinéma. Ce qui n’est pas le cas…

Pour une raison simple : j’ai beaucoup dégrossi les discours des cinéastes. Et dès qu’ils me parlaient de cinéma, j’enlevais tout, même si j’ai passé des heures avec eux, j’ai 145 heures de rush. Je me suis dit que pour être fidèle à cet âge d’or politique, culturel, cinématographique, il faut écouter Paul Schrader à la fin du film quand il dit : « le cinéma, ça comptait ». Parler de cinéma et parler du monde, dans les années 70, c’était la même chose. Les gens à l’époque se posaient des questions sur la société, sur eux mêmes et quantités de sujets, et ils allaient voir des films pour avoir des réponses. Le cinéma, c’était à la fois la politique, la culture, c’était central.

« Parler de cinéma et parler du monde, dans les années 70, c’était la même chose »

Les cinéastes américains s’intéressaient au monde autour, ils avaient un point de vue politique, ils étaient des activistes, et les quidams, qu’on est tous, pour eux, ça comptait. Schrader dit qu’aujourd’hui, tout ça a disparu. Je suis resté sur cette ligne. We Blew It a un côté Moby Dick. Je cherche une baleine qui s’appelle « années 60-70 ». La période est devenue mythique. Mais les gens qui l’ont vécue la pensent-ils vraiment comme ça ? Réponse : non. Notamment les gens qui ont fait le Viet-Nam. Pour eux, les années 70, c’était pas fumer des joints, évidemment…

Votre thèse se laisse entrevoir vers la fin, quand vous opposez la génération « We the people » à la génération du « Moi, moi, moi »…

La vraie question de We Blew It n’était pas « d’Easy Rider à Trump » : ça, c’est un slogan. La vraie question c’était : comment on a fait pour en arriver au capitalisme culturel. C’est une énigme. Il fallait que j’aille voir les gens qui ont été contemporains de cette époque et leur demander comment eux avaient fait pour qu’on en arrive à cet échec collectif. Qu’est ce qui a merdé ? J’ai le sentiment que le monde dans lequel on vit aujourd’hui s’est inventé au début des années 80. Et que depuis, au fond, rien n’a changé : la politique-spectacle, les blockbusters au cinéma, la disparition de la classe moyenne, le capitalisme culturel.

« Depuis les années 80, rien n’a bougé »

J’appartiens à une génération inconsolable d’être arrivée après l’âge d’or et je pense que c’est le grand drame d’aujourd’hui : on vit une époque où il ne se passe rien car le capitalisme a fixé les règles du monde dans lequel on est depuis 35 ans avec Reagan aux Etats-Unis, le tournant de la rigueur en France… Les années 80, c’est très violent pour la génération 70. Et entre les années 80 et aujourd’hui, c’est dix minutes…  Depuis, on vit dans un monde immobile.

Photos extraites du film, distribué par Lost Films, sauf les deux portraits du réal, par roadtrippeur

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