Road-Trip Magazine, c’est tous les deux mois dans les kiosques des cartes postales de pépé, tonton, papa (et parfois, tata), envoyées de leurs voyages moto autour du monde. Un magazine pour et par les voyageurs, quelles que soient leurs montures de prédilection.

Collin Audibert, son rédac chef, écrit et voyage beaucoup, certes. Mais il a surtout publié en sac de sable les centaines de récits de voyage des autres.

Alors que Road Trip magazine approche de son 10e anniversaire, et que je le lis depuis le mois où j’ai eu mon permis : j’ai eu envie de lui passer les clés de ma bécane. Ou presque. C’est une image, hein. Je prête pas ma bécane.

Collin retrace pour nous la création et l’esprit du magazine, le succès des trails, comment il s’est plus ou moins vu mourir une bonne demi-douzaine de fois au fin fond de l’Albanie, avant de nous livrer sa liste de matos indispensable pour voyager.

Sa réponse risque de t’étonner !

Est-ce que vous vous souvenez du petit bouillon de culture qui a précédé la création de Road-Trip magazine ? Quelles étaient les envies ?

Collin Audibert : Road Trip est né à l’été 2009. Je me suis rapproché de 6pack Publishing, qui avait de son côté dans les cartons un projet éditorial dans le tourisme. On a réfléchi ensemble à la teneur d’un nouveau titre de presse, et au fil des jours on a dessiné plus précisément les contours de Road Trip Magazine. Au départ on avait trois axes : le voyage custom, le voyage GT, et le voyage aventure. Après six mois de préparation, le premier numéro a été publié en juillet 2010.

Un magazine, c’est un peu comme un voyage. On a une destination en tête. Les choses deviennent intéressantes quand on commence à tracer le chemin. Photo DR Fabrice Berry

Un axe a tout de même fini par prendre le pas sur les autres, c’est celui du voyage aventure.

Collin Audibert : effectivement. On s’est rendu compte au fil des numéros et des échanges avec les lecteurs, que le côté aventure avait beaucoup de succès. Et il permettait également de développer un côté pratique dont les lecteurs sont friands. Qu’il s’agisse d’expédier sa moto au bout du monde, de savoir comment se lancer dans un tour du monde, d’avoir de bonnes adresses, d’aborder les côtés techniques, ou comment éviter les galères… on a donc pris cette tendance, et elle prévaut toujours.

Et puis c’est dans l’air du temps, l’aventure. Il n’y a qu’à regarder les chiffres de vente moto, depuis 7-8 ans, le secteur porteur, c’est le trail. La tendance ne fait que s’affirmer de mois en mois. Le succès du gros trail s’explique aujourd’hui car ce sont des motos très polyvalentes et très performantes, contrairement à un roadster qui, dénué de carénage, ne vous offre aucune protection. Donc ça vous coupe un peu la voie du voyage et de l’aventure.

« Il appartient à chacun d’aller chercher l’évasion, où qu’elle soit. On peut très bien partir au bout du monde en Vespa »

Collin Audibert

L’hypersportive ? C’est un très bel objet technologique, mais un objet de vitrine, car aujourd’hui comme on l’entend partout « on peut plus rouler »… et petit à petit, presque par élimination, le trail s’impose, avec sa belle polyvalence, des qualités qui font que tout motard peut s’y retrouver. Alors, il y a un peu de consumérisme dans tout ça, car on peut très bien partir à l’autre bout du monde en Vespa. Certains l’ont fait, il y a pas très longtemps. Il appartient à chacun de trouver l’évasion, où qu’elle soit.

Road Trip magazine, c’est aussi l’aventure au bout de la rue. Vous prêtez beaucoup d’attention à la France et au guide touristique. On pourrait presque vous lire sans posséder de moto.

Collin Audibert : exactement. C’est d’ailleurs quelque chose qui revient souvent quand je rencontre des lecteurs. Beaucoup, et notamment leurs femmes, me disent « moi je fais pas de moto, mais Road Trip m’intéresse quand même, parce que j’apprends plein de choses ». Comme je le dis souvent, Road Trip magazine c’est pas un magazine de moto, c’est un magazine de voyage à moto. On y ouvre beaucoup de fenêtres : historiques, culturelles, gastronomiques… chacun va pouvoir y prendre ce qui l’intéresse. Bien évidemment, on y parle moto, mais elle est un peu plus en filigrane que dans la presse spécialisée. Notre approche est davantage dans la découverte et dans la culture.

Road Trip Magazine Collin Audibert Eric Corlay
Algave, Portugal. « Bonjour monsieur ! Vous pouvez m’expliquer comment on fait un redémarrage en côte ? » Photo (DR) Eric Corlay

Près de 10 ans plus tard, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?

Collin Audibert : aujourd’hui on est contents, car le pari était assez osé. On savait pas trop dans quoi on mettait les pieds. On commence l’aventure en 2009, le premier numéro sort en 2010, depuis 2008 on parle de la crise donc « c’est compliqué », le papier a de plus en plus de mal et « internet va le supplanter très vite »… et on se lance quand même. Ça fonctionne, très tôt on a des retours super positifs sur la qualité des articles et surtout des photos, tout ça nous met en confiance.

Les ventes et abonnements vont confirmer ce choix [Road Trip magazine tire actuellement à 45 000 exemplaires, ndlr]. Donc le chemin s’est tracé tout seul, sans grande difficulté. Mais bien sûr on est toujours restés attachés à ne pas rester sur nos lauriers, à toujours essayer de voir comment on pouvait s’améliorer, avec de nouvelles idées. Ça, c’est un travail quotidien. Aujourd’hui en regardant en arrière, on remarque que la concurrence s’organise, certains marchent un peu sur nos plate-bandes. Peut-être que nos choix étaient les bons !

Je vous posais la question car à la lecture d’un numéro d’il y a cinq ans, la formule de Road Trip magazine n’a pas beaucoup bougé. Et dans votre dernier édito (RTmag n°52), vous abordez la question du renouvellement, de la lassitude.

Collin Audibert : c’est toujours compliqué de faire évoluer une formule, tant sur le fond que sur la forme. On se dit « ok, ça fait un, deux, trois ans qu’on fait ça, trouvons autre chose ». Mais il faut toujours le faire en douceur. Si on fait des changements trop prononcés, on risque de se couper d’une frange de lecteurs fidèles. C’est un vrai danger. Après, le dernier édito, c’était… c’est pas propre à moi, par rapport à ma profession. C’était pour montrer qu’il appartient à chacun de voir où il se situe selon sa sensibilité. J’aime bien faire réagir le lecteur avec les éditos. A mon sens le voyage c’est ça, une question de sensibilité, de découverte. On apprend à découvrir les autres en se découvrant soi-même. Je n’avais pas de prétention philosophique, non plus !

Road Trip magazine Collin Audibert Eric Corlay
Route de Monti, en Sardaigne. Des motos, des amis, des cartes – et un asphalte bienveillant. What else ? Photo (DR) Eric Corlay

Quelles destinations marchent le mieux auprès des lecteurs ? Quelles sont celles que vous voyez bien décoller à court terme ?

Collin Audibert : le réflexe serait de vous dire que la destination que j’aimerais mettre en avant, c’est celle que je n’ai pas encore couverte. Maintenant, on est évidemment toujours lié à des contraintes économiques. Si demain je disais, tiens, on va mettre à la une le Luxembourg sur 30 pages… je ne suis pas persuadé que ce soit un choix stratégique très porteur. Et il y a évidemment des destinations incontournables. Vous parlez des grands espaces américains ? Ça fonctionne. La Route 66 ? Bingo, même si on en a parlé 100 fois. La route 40 en Amérique du sud ? Pas mal non plus. En France ? Les Alpes, la Corse, les Pyrénées, tout aussi incontournables. Le Stelvio en Italie ? Le Cap Nord ? Pareil. Ce sont des grands classiques. Après ça ? On va aller en Asie, en Himalaya, d’autres grands classiques.

Qu’est-ce qui vous fait vibrer dans les récits de vos journalistes et de vos lecteurs ?

Collin Audibert : je cherche le témoignage le plus authentique possible. Bien sûr il y aura des galères, des rencontres… il faut que le récit soit avant tout vivant et humain. Plus on va s’éloigner d’un côté formaté pro, plus on va se rapprocher du côté « poireau », et plus ce sera important pour moi. J’ai toujours été attaché à une chose sur Road Trip Magazine, c’est que le lecteur puisse se l’approprier, et non pas rester simple spectateur. D’où la fameuse rubrique « récits de lecteurs ». Le lecteur doit se projeter à la place de la personne qui a écrit le texte. Moins il y a de logistique et de préparation, et plus il va pouvoir le faire. Et ça c’est important, car c’est une belle façon de le fidéliser.

collin audibert Road Trip Magazine
Fier de moi, j’ai joué Les experts : Las Vegas et zoomé sur la photo donnée par Collin pour savoir d’où elle venait. J’ai vu le signe « $ », le mot « poutine », et j’ai pensé au Canada. Et puis je me suis aperçu que la photo avait tout simplement des métadonnées, qui indiquent « Hillsborough, Nouveau Brunswick, Canada ». Bref. L’un des nombreux voyages de Collin Audibert à moto. Photo (DR) Eric Corlay

Vous avez une anecdote un peu folklo de road trip perso à partager ?

Collin Audibert : il y a 5-6 ans, j’accompagnais une agence qui faisait des reconnaissances en Albanie. On est en pleine forêt, à 3 motos, c’est la fin de journée, en été. J’anticipe pas assez l’amorti sur une bosse et je casse le carter de la moto. On arrive à la tracter à un hameau isolé. Sur place les gens ont rien pour nous dépanner. Par chance, arrive un camion chargé de rondins de bois. On hisse la moto tout en haut du tas de bois, et on part tous ensemble jusqu’au prochain village où, au pire, on se dit qu’on pourra passer la nuit. On y arrive après 3 h de piste, à la tombée de la nuit, comme des extra-terrestres. Il n’y a évidemment pas d’hôtel, rien, c’est la pampa la plus complète, la partie la plus orientale de l’Albanie. Le tourisme n’est pas encore arrivé.

Un type vient vers nous et nous dit dans un anglais approximatif qu’il peut mettre un appartement à disposition pour nous aider. Il a l’air un peu bizarre mais on a pas trop le choix. C’est moi qui monte avec lui pour aller voir, et au moment où j’entre dans la voiture, deux types s’assoient à l’arrière, et je remarque que la voiture n’a pas de plaques, ni à l’avant, ni à l’arrière. Curieux…

Un bon voyage ? Ce n’est pas une histoire de matériel, ni de préparation, mais juste de curiosité et d’ouverture d’esprit. Sans ça, ce n’est pas un voyage, c’est juste un déplacement.

-Collin Audibert

On part sur des chemins de forêt. Et le mec roule vraiment comme un cinglé. Après deux, trois kilomètres à fond, il s’arrête et me dit « t’as peur ? t’as peur, hein ? ». Non, pourquoi j’aurais peur ? « Comme ça… » Et il remet ça 3, 4 fois, avant de s’arrêter encore et de me dire « alors ? alors, tu vas appeler la police ? » Là, je me dis qu’il va se passer quelque chose. Je me rends compte qu’avec les deux à l’arrière, ils sont tous défoncés à je ne sais quoi. Ça va pas le faire.

Finalement, on arrive dans un bled, où on a l’impression qu’il y avait eu la guerre la veille. On entre dans un immeuble complètement délabré, il y a presque plus rien qui tient debout. Mon hôte me montre l’appartement où on va pouvoir dormir, encore une fois c’est défoncé de partout. Il me fait visiter le salon, la cuisine, et veut me montrer la salle de bains. Il fait un pas, la referme et dit « non, en fait, il vaut mieux pas ». Je sais pas ce qu’il s’est passé dans la salle de bains…

Avant de partir du village le type me dit qu’il faut quand même qu’il demande à son père. On arrive à un bar avec une dizaine de vieux… tous bourrés. Il parle à son père, je comprends rien, bien sur, sauf le mot « police » dit trois fois. Encore une fois, curieux… On repart enfin rejoindre mon groupe, au village d’à côté. En fin de compte mes amis avaient trouvé quelqu’un qui parlaient anglais et qui nous accueillait royalement pour la nuit.

Quand mon chauffeur a compris ça… ça lui a pas du tout plu, il s’est mis en colère, c’est devenu très tendu. En fin de compte j’ai compris qu’en nous voyant, il voulait juste de l’argent. Pour apaiser les esprits, je lui ai laissé un billet de 20 euros, et il est reparti tout content… en nous insultant.

On imagine le cadavre dans la salle de bains…

Collin Audibert : je sais pas. Je peux pas dire. Mais c’était très étrange comme impression, surtout dans les bois quand il m’a tendu son téléphone pour appeler les flics… je me suis dit que la route allait s’arrêter là pour moi. C’est le souvenir de voyage le plus inquiétant, on va dire. J’ai eu des chutes, j’ai eu des blessures, ça peut arriver n’importe où. Mais ça, c’était un peu inattendu !

[Miss Roadtrippeur, qui relit et corrige mes papiers avant publication : – Cette histoire, ça ressemble à… – Me dis rien. Hostel, c’est ça ? – Oui]

collin audibert
Porto Covo, Portugal. Peu importe le flacon : Harley, Kawasaki, ou Honda, pourvu qu’on aie l’ivresse – et un carnet de notes pour préparer ses articles. DR Eric Corlay.

Quels sont les ingrédients d’un bon road-trip, et les essentiels à ne pas oublier ?

Collin Audibert : Le meilleur et le plus indispensable des ingrédients, c’est le même pour tous les voyages. C’est pas une histoire de matériel, ni de préparation, mais juste de curiosité et d’ouverture d’esprit. Sans ça, c’est pas un voyage, c’est juste un déplacement. Évidemment, partir avec des gants ou des bottes pourries, ça va être une galère. Mais c’est pas ça qui va faire rater le voyage. Une paire de gants ça se rachète, ça se rafistole avec du scotch. Mais si vous partez sans avoir envie d’aller à la découverte de l’autre, ça ne sert à rien. On part pour découvrir, pour s’enrichir. Si on ferme ces portes là, ça n’a aucun intérêt. [ndlr : ça rejoint un peu ce que je te disais ici]

Votre moto de cœur, c’est laquelle ?

La première que j’ai achetée, et que j’ai toujours. Un Ducati 900 Monster.

Enfin, si je vous propose le road-trip de votre vie, sans article ni photos à rendre pour le boulot, en mode plaisir uniquement, vous choisissez quoi comme destination ?

Aha… ce serait l’idéal ! Dur de ne pas penser au boulot ni à l’expérience acquise. Je dirais le tour du monde. J’ai tellement publié de tours du monde, ça m’a tellement donné envie de découvrir tous ces nouveaux pays… sinon, ce serait la Route de la soie.

Road Trip magazine
Photo (DR).

Road Trip magazine, à retrouver tous les deux mois dans toutes les bonnes crémeries.

Propos recueillis par téléphone le 4 février 2019. Merci à Collin Audibert pour sa disponibilité, ainsi qu’Eric Corlay (qui signe aussi la photo de une) et Fabrice Berry pour les photos. Le travail d’Eric Corlay est visible ici. Fabrice Berry est spécialisé mariages, et navigue entre Paris et Saumur.

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