Mes récits de voyages à proprement parler font 3 visites et demi. Je compte plus les heures passées à m’amuser, écrire des tartines entre deux bons plans restaus, fignoler mes phrases… et enchainer les flops d’audience. Forcément, quand j’ai entendu parler de l’opuscule De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages, je me suis précipité dessus. Peut-être allais-je y trouver cette pincée de magie propre à transformer mes élucubrations en récits épiques et haletants.

Je me suis trompé.

Moins de 100 pages. Écrit gros. « De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » se lit d’une traite, en moins d’une heure.

Un essai à la fois acide, joueur et pince sans rire, écrit par ce tonton goguenard systématiquement relégué au bout de table des repas de famille, du côté des enfants, parce qu’il s’est déjà fâché avec tout le monde. Note que ça lui fait ni chaud ni froid, il est bien trop heureux de pouvoir échanger avec des mini-humains qui ont pas encore appris à tricher, le flambeau de l’hypocrisie dans une main, une fiole de lubrifiant social dans l’autre.

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages, c’est une attaque à la sulfateuse des apprentis baroudeurs en quête de leur moi intérieur (ces touristes qui s’ignorent). Une déclaration de guerre aux wanabe bloggeurs voyage alternatifs et leurs blogs « pas comme tous les autres ». Un Scud envoyé à toi, à moi (mais surtout à moi), à n’importe qui est déjà parti en voyage et s’est risqué à le raconter.

Ça en fait, du monde.

OSEF de ta vie

Le constat de Mathias Debureaux est implacable. Voyager, c’est un truc de riches, raconter ses voyages, un caprice d’enfants gâtés. Et pour un Jack London, Kerouac ou Nicolas Bouviez, combien de tâcherons enfilant les clichés et les illuminations « inspirantes » ?

Il faudrait imposer une mise en quarantaine au voyageur qui revient. Tout au moins une douzaine d’heures en cellule de dégrisement.

Mathias Debureaux,

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

Clic-clic un billet d’avion (et le post Instagram du billet d’avion 6 mois avant le départ) clic clic un hôtel, deux restaus (un tweet, hashtag #meilleurrestau), des ruelles pittoresques passés au pas de course, l’album photos Facebook des mo(nu)ments charmants.

Clic le gros plan du visage parcheminé de ce vieux chinois aux yeux « brillants de sagesse », ou l’air « innocent » de ce bambin Noir croisé en visite guidée dans son école primaire.

On connaît tous ce jeune vingtenaire parti un mois en Inde,

qui s’est pas lavé les cheveux depuis, et raconte comment ses deux heures avec un yogi fumeur de ganja ont changé sa vie à jamais.

Clamez votre soif de l’autre. « Je ne voyage pas dans les paysages, je voyage dans les gens ». Votre intention première : venir à la rencontre des autres et de leur authenticité. Après une semaine de plongée à Patmos, considérez-vous comme à moitié grec. »

Mathias Debureaux,

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

J’ai en tête des blogs sinistres, style Zouzou-et-Pepette-en-Harley59.blogspot.com, truffé de photos de passage à la pompe à essence (parfois en double, l’une sous l’autre) et de vues d’hôtels, de petits déjeuners insignifiants et mal cadrés.

Le tout accompagné de journal de bord de 15 000 mots sans aucuns sauts ni retraits à la ligne, heure par heure. « 15h56 : Pépette a mal aux fesses !!! On s’arrête faire une pause bien méritée. 16h15 : on repart, il faut arriver à l’hôtel avant la nuit. »

Et sur ce genre de vidéos, je m’abstiendrai de tout commentaire, en dehors de « mais mec, à part papy et mamy, qui va regarder ça ? En 5 épisodes en plus ? »

(Je plaide un peu coupable pour mes récits d’Afrique du Sud. J’avais pas encore trop réfléchi ma ligne éditoriale. Ma mère, ma belle-mère, mon beau-frère ont adoré. C’étaient bien les seuls).

Dans les années 80, on redoutait les soirées diapos.

(Diapos comme diapositives, les ancêtres d’Instagram).

« Alors là c’est Orly Sud, c’est la dame pipi. – Et de dos c’est moi, je lui donne une pièce. » Mouahaha.

Dans les années 2000, on craignait les diaporamas sur l’écran d’ordi, avec 400 photos pas triées et 5 minutes de commentaires sur chaque.

(En pleine lecture du livre, je me suis souvenu m’être aussi rendu coupable de ça à une ou deux reprises, à mon retour de Las Vegas. Fier de faire défiler mes photos du Grand Canyon vu d’hélico à mes amis… qui sont restés polis).

grancanyon grand canyon ennuyer en racontant ses voyages
Grand Canyon, 2008

Dans les années 2010, nos vies sont remplies de celles des autres. Et une vie, une fois sortie du cercle de notre nombril, c’est très souvent d’une banalité extrême.

Insistez sur votre pouvoir de recommandation et les ravages de vos commentaires sur les sites dédiés aux avis et conseils touristiques des consommateurs. Véritable « pilier d’influence » en matière d’hébergement, vous êtes capable de ruiner la réputation d’un établissement de grand standing en quelques clics ».

Mathias Debureaux,

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages

tape trop juste pour être franchement hilarant. On grince des dents, on rit jaune, touché coulé à chaque punchline digne d’un des meilleurs scénaristes de Friends.

Le meilleur est dans la postface, quand Mathias Debureaux dévoile s’être fait plus ou moins blacklister des dîners de famille.

Tu m’étonnes.

De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages, de Mathias Debureaux, 94 pages, Allary Editions. Première édition en 2005, réactualisée en 2015 pour inclure les voyages 2.0 et les rézosocios. L’éditeur a pas participé à cet article, je me suis offert le bouquin pour 10 balles.

7 Comments

  1. J’ai lu ce livre il y a quelque temps, et ayant une mémoire pas terrible du tout, je ne me souviens plus de tout, mais j’avais bien aimé me reconnaître dans certains passages, qu’on se moque ainsi de moi, c’est toujours salutaire.
    Là où on rit un peu jaune, c’est que pour certains travers décrits, on se dit « oh, mais là, c’est vraiment des graves », mais quand le suivant nous correspond, vient la question « mais est-ce que celui-là est vraiment aussi grave ». Non, bien sûr que non 😉

    1. Comme tu le dis, c’est sain de se moquer de nous-mêmes, Laurent !
      On peut en profiter pour s’améliorer, après.
      Au passage, gros gros coup de coeur pour ton blog, sur le fond comme sur la forme, un régal. C’est où qu’on fait les demandes de Visa pour le Kiffistan ?

    2. Ah merci, ça fait plaisir.
      Pour les visas pour le Kiffistan, je gère ça directement. Par contre, comme je suis en train de monter une caisse noire pour ma campagne pour devenir Grand Émir du Kiffistan, je fais payer le visa une blinde. C’est un peu à la carte, les plus généreux pouvant espérer obtenir ensuite un ministère.

      1. Bon. Vu la facilité avec laquelle certains décrochent des passeports diplomatiques, je vais essayer de faire jouer mes contacts alors, en attendant ton ministère !

    1. Aha ^^
      J’essaie de faire court tu sais !

      Enfin, je regarde mon prochain billet – tu me diras ce que tu en penses, un petit truc de tourisme de science fiction, publié la semaine prochaine – et il fait… 1600 mots.

      Ouaip, envisager un roman est peut-être pas une mauvaise idée !

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