Anick-Marie Bouchard, alias Globestoppeuse.com, est l’une des blogueuses voyage les plus aguerries et les plus militantes de la sphère francophone. La Québécoise était sur internet quand on était encore au Minitel. Elle a contribué de l’intérieur à construire Couchsurfing, alors qu’AirBnB n’était pas encore dans les yeux de ses pères fondateurs. Elle a co-signé La Bible du grand voyageur, éditée par le Lonely Planet.

Alter et décroissante jusqu’au bout du pouce, elle a participé à des courses en vélo solaire, et parcouru plus de 200 000 kilomètres en stop. 

Deux cent mille kilomètres.

En stop…

Plus belle, sa vie ?

Un beau jour de 2014, Anick-Marie m’a suivi sur Twitter. Alors je lui ai retourné la pareille, de deux clics du pouce innocents, avant de ranger mon Samsung Galaxy S2 dans la poche. J’étais loin de me douter que c’était le début pour moi d’une longue et lente fascination, comme seul internet sait les produire.

Anick-Marie m’a fait 3 smartphones. Au fil des semaines, des mois, j’ai cliqué. J’ai pleuré avec elle dans l’avion. Tremblé à ses côtés lors de ses sales mésaventures à Cologne. J’ai acquiescé – silencieusement, derrière mon écran – à son conseil aux nanas de toujours se trimballer avec une capote sur soi en auto-stop. J’ai ri par dessus son épaule en l’écoutant raconter les fois où elle a eu l’air con en voyage. Je l’ai même vue se marier.

Et en même temps, je l’imaginais sillonner les routes d’Europe en stop. Entre deux squats et deux repas offerts par un routier ou un représentant de commerce. Passer d’une free-party à une expo-happening post moderne au profit d’une coopérative bio – avec les rencontres et les aventures d’une nuit qui vont avec.

Anick-Marie est devenue l’une des voisines dont tu suis la vie par épisodes, quand ses volets ouverts laissent impudiquement filtrer les éclats de l’intime.

Cette célébrité dont tu connais le signe astrologique et les goûts en cuisine par des articles dans la presse, que tu découpes et colles religieusement dans ton plus beau classeur.

Anick-Marie Bouchard Frankfort Annick-Marie Bouchart Globestoppeuse
Photo de stop, quelque part vers Frankfort – et dans mon imaginaire.

Manic pixie girl

J’en ai fait un personnage de fiction, une manic pixie girl, cette bonne fée un peu cintrée dans les comédies romantiques hollywoodiennes.

Et en même temps, elle était rien d’autre qu’un avatar de 5 millimètres sur 5 millimètres. Un parmi des dizaines à défiler régulièrement sur ma timeline. Un visage lumineux encadré de cheveux rose éclatant, remplacés deux ou trois ans plus tard par un bleu fluo.

Et c’était tout.

Un fantasme.

Si tu as le temps, après avoir fini cet article, tu peux te renseigner sur le concept passionnant des relations para-sociales, avec ce petit papier en français ou mieux, celui-ci en anglais.
Anick-Marie Bouchard Globestoppeuse portrait
Ça, c’est l’avatar qu’Anick-Marie a longtemps utilisé.

Au bout d’un moment, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé Anick-Marie.

Je comptais défricher les grandes thématiques de Globestoppeuse.com – auto-stop, décroissance, voyage alternatif, féminisme, pourquoi voyager. Je m’attendais à des réponses distantes mi-polies, mi-flattées, comme on peut les délivrer par phoner (interview au téléphone) à un inconnu.

J’avais juste besoin de quelques repères biographiques…

Au lieu de quoi Anick-Marie s’est déversée sur moi. Pendant près d’une heure et demie. En débordant largement des cases de mon classeur. En donnant un taquet à toutes les perches que je lui tendais pour la faire rentrer dans mes vignettes. Incapable de dérouler le fil rouge que j’attendais, de m’organiser sa story en paragraphes bien proprets.

Je sais depuis qu’elle est comme ça, Anick-Marie, la sociabilité incarnée. Tu lui demandes un peu de pain et elle te file sa baguette – que tu sois bloggeur en mal de témoignage ou couple d’auto-stoppeurs de 20 ans qui tourne un docu avec une Gopro.

J’essaie pourtant de faire le tri, en commençant par son enfance, sur les Îles de la Madeleine,

jusqu’à 9 ans. Un caillou battu par le froid et le vent de l’Atlantique, dont tu fais le tour en voiture en une demi heure. Des petits boulots dès que possible, et un cv trafiqué pour aller « flipper » des burgers chez Burger King à… 14 ans.

A pas de loups j’essaie de l’emmener sur une question centrale. Une cassure profonde, un drame, une envie de fuir comme préalable au voyage, qui l’a amenée à s’émanciper de sa famille à 16 ans, comme elle le raconte quelque part sur Globestoppeuse. J’avoue : c’est un peu beaucoup l’étincelle qui m’a amené à la contacter.

Globestoppeuse à Berlin
Note l’inscription sur le rail de sécurité. On appelle ça du street marketing. La tâche dans le coin supérieur droit, ça c’est juste un pouce sur l’objectif.

« Un petit peu paumée dans la vie »

Mais Anick-Marie élude : « Je me suis mis à voyager par étapes, tranquillement, d’abord un petit tour du Québec à 16 ans, parce que un petit peu paumée dans la vie. Mais j’ai pas eu de grand moment de coupure, comme beaucoup de nomades dans leurs choix de vie qui te disent le plus dur c’est de quitter son emploi et de vendre sa maison. Moi je suis passée de la vie d’étudiante, à la vie de quelqu’un qui se met à bouger. Ça a pas été marquant comme transition. »

Une transition néanmoins toute en zigs et en zags, au rythme des bourses d’État qu’elle parvient à décrocher. L’équivalent canadien d’un BTS hygiène et santé au travail. Une « presque licence » en biophysique. Un an et demi de science politique, mention études internationales. Un retour au lycée professionnel pour faire des études d’administration des entreprises, puis un deuxième cycle en Éducation à l’environnement à la Fac. Au milieu, un échange étudiant à Montpellier, où elle se met sérieusement à l’auto-stop, découvre le train : (« j’en avais vu à la télé mais j’en avais jamais pris »).

De retour au Canada pour faire découvrir le Québec aux étudiants étrangers, elle s’envole pour faire du volontariat international au Pérou. Fait de l’herboristerie à distance, prend un boulot d’alphabétisation informatique aux îles de la Madeleine. Un autre d’éducatrice à l’environnement dans le lycée où elle était revenue étudier.

Anick-Marie Bpuchard Globestoppeuse« Je voulais lire Le Loup des Steppes dans le texte »

C’est un peu n’importe quoi.

Anick-Marie s’implique dans le fameux mouvement Couchsurfing, alternative non-marchande (à l’origine) d’AirBnB. Dans les coulisses, elle s’occupe de la sécurité des échanges humains. Malgré « des envies de stabilité », elle part bourlinguer 3 mois en France « à l’invitation d’une amie Gabonaise qui vivait à Créteil, » puis en Écosse, 4 mois, et en Allemagne. « J’avais envie d’apprendre l’allemand. Je me suis dit que j’aimerais bien lire Le Loup des Steppes dans le texte. »

Les meetings qu’elle mène pour évangéliser Couchsurfing un peu partout en Europe (jusqu’à 35 h de bénévolat par semaine) deviennent autant de prétextes à voyager en stop.

A chaque voyage il y a des petits boulots, des amis en pagaille, des amoureux. De la « monogamie en série », commente-t-elle dans un grand éclat de rire, avant de me glisser s’être « fiancée 2 fois, à 20 et 22 ans ».

Je devrais me concentrer sur cette soif effrénée d’apprendre et de tisser du lien,

je n’ai d’yeux que pour le « un petit peu paumée dans la vie », je cherche la cassure croustillante derrière la transition pas marquante.

Alors je reviens à la charge, pour la 3e ou 4e fois dans l’heure et demie : qu’est-ce qui s’est passé avec tes parents ?

« On n’est plus en contact. Y’a eu un truc. Une accumulation. J’ai fait une grosse dépression à 16 ans. Je commençais à m’endormir en poussant les portes du collège, épuisée. J’avais des idées suicidaires qui devenaient de plus en plus fortes. J’ai choisi un lycée et un programme loin de chez moi car je cherchais à avoir des prêts et bourses car sinon je savais que je devais poursuivre mes parents. Et ça a l’époque j’en aurais pas eu l’énergie, ni la santé mentale. C’était une question de survie ».

Des dépressions, il y en a eu plusieurs, depuis. Rapport à un interrupteur dans le cerveau qui déconne et pousse les « on / off, jour / nuit » à leur maximum sans qu’on lui ait rien demandé.

Anick-Marie Bouchard AUtostop Globestoppeuse globbestopeuse
Photo (c) Pascal Dumont

Miroir, miroir

C’est encore trop vague pour moi, mais j’ai obtenu une première confirmation de ce que que je voulais.

Elle est là, ma manic pixie girl délurée, celle qui s’est cassée de chez elle en claquant la porte, j’imagine avec un sac polochon et en veste militaire – c’est important, la veste militaire, dans mon portrait robot de la manic pixie girl. C’est important, de s’être cassée de chez soi, pour rentrer dans le cliché de la voyageuse alternative qui a bouffé du bitume.

Alors si en plus il y a un peu de bipolarité pour emballer le tout, bingo. Le premier pas vers la canonisation routarde : porter sa misère en bandoulière.

Dans le boulot, la démarche de journaliste, il y a une part de scientifique. On va vers un sujet curieux de quelque chose – avec une thèse – et on cherche à démontrer en quoi cette curiosité était justifiée. Mais là où le scientifique s’appuie en priorité sur ses données, le journaliste a parfois tendance à se reposer sur son intuition. Sur l’envie de valider sa propre intelligence. Le risque, c’est de cornaquer son sujet dans les limites de son jugement. De confondre analyse et projection de soi-même. C’est même l’une des raisons pour lesquelles on se méfie tant des journalistes aujourd’hui.

Si la manic pixie est la girl d’un type, quel est le mot pour désigner le type en question ?

Anick-Marie Autostop Canada Montréal Globestoppeuse
Photo (c) Pascal Dumont

On continue à discuter un peu par téléphone,

Anick-Marie me raconte ses liens avec une communauté alternative, l’épluche de patates et la distribution de courrier en Écosse, un voyage jusqu’en Turquie en stop « à l’invitation d’un mec qui avait toujours eu envie de voyager avec moi » mais qu’elle a jamais retrouvé une fois arrivée sur place. « Sur la route, la sexualité m’était très accessible [tiens tiens, ndlr] mais je cherchais une connexion spirituelle. De déception, et par besoin de sobriété, je me suis rasée le crâne ».

Je sais qu’aujourd’hui elle est mariée et « poly-amoureuse ».

Le mot me fait l’effet d’une bombe – j’en demandais pas tant. Elle affirme vivre avec plus ou moins 5000 euros par an, et s’en porter très bien. Mais on parle peu de nomadisme, de féminisme, et du sens de l’auto-stop. Quand je raccroche, j’ai la tête pleine de la vie d’Anick-Marie. Mais je sais toujours pas qui elle est. Et la tâche qui m’attend pour dérusher l’interview m’effraie. Je sais absolument pas quoi faire de tout ça, quoi écrire.

Anick-Marie est l’écho de ma vingtaine, les traces de ma première histoire d’amour, le souvenir de nuits blanches en auto-stop, de verres et confidences échangées avec des inconnus. Elle est le reflet d’un de mes futurs, celui qui s’imagine faire l’école buissonnière du 8h30 / 12h – 13h30 / 17h30 où il se sent un peu à l’étroit.

Le personnage d’un scénario de long-métrage que je terminerai probablement jamais d’écrire.

Globestoppeuse.com
Capture d’écran du site d’Anick-Marie, Globestoppeuse.com

Tâche de fond

On est en février et je fais ma vie. Je taffe, joue beaucoup aux jeux vidéo, voyage dans les Balkans, tombe à moto, travaille de manière soutenue sur mon blog. Je publie une trentaine de billets. Anick-Marie est l’une de mes applications ouvertes en toile de fond, dans le disque dur déglingué qui me sert de cerveau. Elle – enfin, ma conscience – m’envoie de temps en temps des notifications push : « coucou, tu penses à ton billet sur Globbestoppeuse ? ».

Oui, je pense à elle. Mais à part le titre du billet (« Anick-Marie, 200 000 kilomètres en stop ») je tiens pas grand chose.

Alors fin octobre, 7 mois après, je saisis pour prétexte une visite à mon petit neveu tout neuf, à juste demi-heure de chez Anick-Marie, pour prendre rendez-vous avec elle.

On est un dimanche matin tout gris, très (trop) au nord de chez moi, en Savoie. Anick-Marie s’est levée en retard. Ça a pas l’air de la tournebouler, tandis que je poireaute en bas de chez elle dans le froid et le trac. Elle me propose de monter prendre le café à la maison, je suis pas très à l’aise. Pas envie ce matin de rajouter de l’intime à l’intime, j’opte pour un lieu neutre.

Quand elle arrive enfin,

elle fait une tête de moins que ce que j’avais imaginé. Elle a les cheveux ni rouges, ni bleus, mais d’un cuivré tout ce qu’il y a de plus passe-partout. Le même visage lumineux que sur ses avatars numériques. Le naturel lui va bien. Pas de veste militaire, pas de suractivité notable – elle est plutôt posée dans l’espace – mais un débit et les idées vives, quand 3 heures après mon réveil je suis encore un peu dans le coaltar.

Au café, j’attaque direct, bien décidé à cadrer l’interview, cette fois.

Globestoppeuse.com est né quelque part en 2007, de la fusion entre un journal extime numérique (elle y mettait des poèmes, sous pseudo) et du travail sur La Bible du grand voyageur. « Avec les co-auteurs, on était en fin d’écriture, dans les révisions, conscients qu’on serait peut-être pas publiés puisque notre ligne édito abordait beaucoup de sujets à la marge. On a envisagé l’auto-édition. La communauté bloggeur francophone émergeait tout juste. Je me suis dit que ce serait intéressant d’asseoir mon expertise sur un blog, et que ça aiderait le marketing du livre. »

Un livre finalement publié par Lonely Planet, dont je te parlerai dans quelques jours.

La bible du grand voyageur lonely planet
La bible du grand voyageur, co-écrit par Anick-Marie, chez la prestigieuse maison d’édition Lonely Planet. Photo (c) Pascal Dumont.

Et donc, l’autostop.

« C’est un moyen de transport avant tout. Moi je l’imagine à l’intérieur d’un cocktail mobilité. Au Canada on parle de cocktail transport pour parler de tout ce qui n’est pas l’usage de la voiture. J’aime bien cette idée. C’est un moyen de transport en commun auto-organisé, spontané. L’auto-solisme est une absurdité, comme choix de société. Mettre la voiture au cœur de la motilité [ndlR : ce n’est pas une faute de frappe] des personnes pauvres, celles qui n’ont pas de travail et ont du mal à traverser la rue, c’est mettre un fardeau individuel sur les gens alors que c’est avant tout un problème de société ».

– Le stop c’est aussi pour certains un moyen d’accéder à l’indépendance, de couper le cordon non ?

« Oui, et en même temps depuis les années 80 on a vu émerger la voiture comme bien individuel. L’automobile comme possession est devenu un rite d’émancipation, beaucoup plus que l’auto-stop ».

– Et la dimension aventure ?

« Le stop est multi-dimensionnel, les gens en font pour diverses raisons, certains sont en galère, ils n’auront pas le sentiment d’aventure, c’est une contrainte. Mais effectivement il y a certaines caractéristiques inhérentes à l’auto-stop, qui font qu’on peut l’utiliser comme loisir, parce que ça nous branche, parce qu’on aime le rapport humain qui s’y construit ».

La bible du grand voyageur Anick-Marie Bouchard
(c) Pascal Dumont

Putain, je veux bien Anick-Marie, mais fais-moi rêver, un peu,

t’as 200 000 bornes de stop dans les pattes, moi-même j’ai fait deux aller-retours France-Angleterre en stop, je sais ce que c’est. Et je suis pas venu me geler en Savoie pour avoir un cours de socio.

– T’as eu beaucoup d’aventures en stop, toi ?

(Narquoise)

« Quand on vit, on vit des aventures aussi, non ? »

– …

« Forcément, il y a des aspects d’imprévus. Et la diversité des gens qui te prennent en stop est tellement large que ça entraîne de l’aventure ».

– Je sais pas si tu te rends compte du côté exceptionnel de l’auto-stop. Il y a un côté hors-normes, romantique.

« Je suis une militante, je crois. En faisant de l’information sur l’auto-stop, je milite. Et c’est moins le côté romantique du stop qui m’intéresse, que de faire en sorte qu’un maximum de gens y aient accès, en toute sécurité. Plus la pratique sera normalisée, plus les gens seront en sécurité. C’est le principe du safety by numbers, déjà à l’oeuvre chez les cyclistes. Après, à un niveau très personnel, oui, il y a un geste « artistique » dans l’auto-stop. Je continue à en faire en levant le pouce car j’aime l’idée, pour le coup romantique, d’être choisie cheveux au vent à la sortie d’une départementale, c’est l’auto-stop passif, par comparaison avec l’auto-stop actif ».

conférence Bible grand voyageur
(c) Pascal Dumont

Bon. Quand ça veut pas, ça veut pas. La réalité est têtue. J’aurai pas mes récits de débauche en stop.

Anick-Marie est en mode conférencière, réfléchie, militante, rôdée. Il faut te dire aussi qu’elle flirte avec la quarantaine (déso pas déso, Anick). On a beau militer pour un monde meilleur, à un moment donné on arrête de bisouiller les licornes, et on tombe la veste militaire – si on l’a jamais portée.

Mais tout ça c’est plus très très grave, dans la mesure où en cette fin novembre, après avoir sué sang et eau pendant un mois pour écrire cet article (j’en suis à une trentaine de révisions) je sais depuis un moment que le sujet a plus rien à voir avec une auto-stoppeuse un peu cintrée, et que je devrai changer de titre. Tant pis si « L’attrape-coeurs » c’est moins sexy niveau référencement que « 200 000 km en stop ».

Schtroumpfette

« Quand je me suis retrouvée à faire de l’auto-stop, j’étais dans le syndrome de la Schtroumpfette. L’une des rares filles dans les collectifs de partage, HitchWiki ou Couchsurfing. J’ai considéré dès le début qu’il devait il y avoir plus de filles pour construire le savoir. Je revendique l’accès au savoir du plus grand nombre. J’ai toujours été comme ça, même dans les cours.

J’avais une prof de droit en Fac de sciences po. Elle était un peu peau de vache, issue de milieux très compétitifs. Je faisais des notes de synthèse de ses cours. Je lui ai gentiment et humblement proposé de les faire passer à toute la classe. Elle a adoré l’idée… mais elle n’a rien redistribué : elle s’en est servie pour faire ses cours l’année suivante. Elle m’a dit : mais tu as pas peur que les autres, en utilisant ton travail, aient des meilleures notes que toi ? Je lui ai dit que je m’en tapais. Tout ce que je voulais, c’est que les autres apprennent. »

Je commande un autre café.

On parle Blablacar contre auto-stop, AirBnB contre Couchsurfing, auto-stop et dangers, auto-stop et femmes. Des vacances en Club Med (elle a failli, une fois, et a annulé sa résa). De son mariage, de la sédentarisation qui s’installe par la force des choses. Du « compromis » effectué avec son mari, qui a un appart, un job, tandis qu’elle se débrouille avec plus ou moins 5000 euros par an, dans une farouche opposition au modèle dominant et aux bullshit jobs.

« Je suis autonome financièrement. Et j’ai une personnalité qui s’est construite dans un total je m’en foutisme vis à vis du regard des autres. Je suis assez fière de qui je suis. C’est plus important d’être conforme à mes valeurs ».

Anick Marie Bouchard bloggeuse
Un cerveau + un portable + des road-trips = bonheur ?

Je le lui dis plusieurs fois, cet aspect là me fascine : la marge,

la non-productivité au sens capitaliste traditionnel capitaliste du terme.

« Je vois La bible du grand voyageur comme mon master de fin d’études. J’ai l’impression d’avoir contribué au monde en partageant des trucs. En tout cas ça ressemble le plus à la contribution que je voulais donner au monde. Je vois pas l’intérêt d’exister si c’est pour faire un job qui sert à rien. Dès mes 16 ans, j’ai vu le monde comme une espèce de bulle dont le plus intéressant serait la pellicule. L’interface entre l’intérieur et l’extérieur. J’ai eu envie d’aller tricoter, de faire le lien entre intérieur et extérieur. D’être de ses personnes qui font grandir la bulle. Qui font qu’elle est plus inclusive. Que la norme est moins normée, et que les gens ouvrent leurs perspectives. »

En creux, pendant que j’étais obnubilé à courir après mon propre imaginaire, se dessinait tout autre chose.

Un blog. Un livre. Des conférences, des Wikipédia de l’auto-stop. Des contacts partout en Europe. Son appart ouvert aux 4 vents. Il fallait être aveugle pour pas le voir. C’était l’histoire d’une meuf qui avait décidé de s’affranchir des règles tracées (métro-boulot-salaire-bébé-crédits-Netflix) pour redistribuer sa propre richesse intérieure.

Je repense à J.D Salinger et L’Attrape-coeur, l’un des romans cultes de l’adolescence. Ce passage clé, où Holden Caulfield explique à sa petite soeur : « Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils s’approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et les attrape. C’est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l’attrape-coeurs et tout. »

A un moment, il faut conclure.

Je suis arrivé au bout, je crois. Pas au bout d’Anick-Marie, grands dieux ! Tu auras bien compris que c’était pas le but. Mais au bout de mon fantasme. Anick-Marie m’a échappée. Ce sujet m’a échappé. Alors je vais la laisser continuer de fleurir son monde, de tricoter la marge. Elle va redevenir un avatar de 5 mm sur 5, et je vais me trouver d’autres sujets d’étude. Je pense déjà au prochain. J’ai un pote qui traverse des déserts à pieds, avec ses litres d’eau chargés sur une charrette solaire. Il a intérêt à accepter de se livrer.

Je te rassure, j’ai l’intention de faire plus court.

– Comment tu vois la suite, Anick-Marie ?

– J’aimerais continuer à écrire, à donner des perspectives. Parler de féminisme, d’aventure. Et d’éco-mobilité. Amener de la subtilité, dé-bipolariser les discours. J’ai démarré un wiki récemment, qui sert à consigner tous les apprentissages qui touchent à la sexualité et au corps. J’espère permettre à la complexité de fleurir. J’ai une vocation d’enseignante, en fait. Mais une enseignante qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Une position de médiateur qui fait dialoguer les marges pour tricoter une bulle plus large.

– Tu kiffes les gens.

– Un peu, je pense. Je ferais un très mauvais moine.

annick amrie bouchard globbestoppeuse globestoppeuse
Anick-Marie Bouchard, au naturel, octobre 2018.
La photo de une est de bibi. Toutes les autres sont prises dans la photothèque personnelle d’Anick-Marie, Avec la complicité de Pascal Dumont (DR).

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