En juillet 2017, M le magazine du Monde a publié « Le routard, un touriste qui s’ignore » (article payant). La journaliste Lorraine de Foucher y brocarde un certain conformisme chez les backpackers, les routards, quand ceux-ci se voient facilement en rebelles du voyage. Extrait :

Qu’en est-il du voyage lorsqu’il s’agit de cocher autant de cases que sur une to-do list professionnelle ? « Quand je pars en vacances, j’achète un guide, et puis je m’organise comme au boulot, pour voir un à un les lieux recommandés. Le matin, le ­temple, l’après-midi, la forêt avec les animaux, le soir, la plage, et, à la fin, je suis contente, je peux dire que j’ai fait un pays », s’enthousiasme Julie, cadre commerciale de 30 ans. (...) Erik Cohen, sociologue israélien (...) nous répond de Chiang Mai, en Thaïlande, ce haut lieu du tourisme sac à dos où il donne un séminaire. Là-bas, cours de cuisine, de yoga, balade avec les éléphants et autres visites de temples ­attendent les routards.

« Il y a une ironie inhérente à la quête de liberté des backpackers : alors qu’ils ont tous l’impression de réaliser leur propre parcours, ils se ­retrouvent à faire tous la même chose, comme les touristes de masse, desquels ils veulent absolument se distinguer. Ils ­reproduisent des habitudes caractéristiques de leur culture d’origine, suivent les mêmes itinéraires, restent dans les mêmes enclaves populaires, visitent et font la fête aux mêmes endroits. »

L’article a déclenché un rapide échange de mail avec un pote, Raphaël, sur le sens du voyage. S’il t’inspire, hésite pas à descendre dans les commentaires. Pour moi, il s’agit de faire un peu d’introspection, pour pas dire d’auto-critique, alors que je me fais jamais prier pour conspuer le « touriste de base » (par exemple dans cet article).

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Giants Causeway, la Chaussée des Géants, en Irlande. Photo : Raphaël.

Cher Roadtrippeur,

Tout d’abord, je partage pleinement le propos de l’article : les « backpackers » sont finalement, dans leur majorité, des touristes comme les autres, qui s’illusionnent en se pensant différents. Mais restent des consommateurs.

J’ai cheminé le long de cette réflexion depuis de nombreuses années depuis l’université. Il y a eu, en 2012, mon voyage en Asie : 5 semaines, 3 pays, une boucle de 5400km. Avec beaucoup d’interrogations : suis-je un touriste ? un « voyageur » ? Je peux me prendre pour tel, mais les habitants des pays que je traverse ne me voient que comme un « touriste ». Comment regarder l’étranger, dont je suis l’hôte ? comment accepter son regard ? comment se parler, se comprendre, échanger ? Est-il possible de dépasser le rapport économique, réellement ?

« J’ai souvent remarqué le consumérisme, la compétition »

Beaucoup d’observations, aussi, sur les autres ‘backpackers’, d’échanges avec eux, de recherche pour comprendre ‘comment ils voyagent’. Et j’ai souvent remarqué le consumérisme, la compétition (à qui aura fait le plus de pays, le plus long temps, l’expérience la plus originale, etc.), le mimétisme, le peu de tolérance et de respect de ceux qui s’affichent avec tous les stigmates de la coolitude.

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Vendeurs attendant les cars de touristes, Mutianyu, Grande muraille de Chine. Photo : Raphaël.

Dernier temps, dans mon voyage au Costa Rica. J’étais au cœur du phénomène, en passant 6 jours dans un hostel d’un coin qui les attire particulièrement : le petit village perdu dans la jungle, auquel on n’accède qu’après un long périple en bus, taxi et bateau. Mais la moitié de la population du village se renouvelle tous les 3 jours, et a un passeport étranger. Je l’ai vécu pleinement, et n’ai pas rencontré beaucoup de « locaux ».

« L’arrivée des barques de touristes rythme toute la journée »

C’est un peu comme quand j’ai été à Muang Ngoi Neua, au fin fond du Laos, après  un voyage de 4 heures de bus dans les montagnes, puis 2 heures de barque sur la rivière, pour arriver dans un village non relié à la route, ni au réseau électrique. Dans la rue les enfants font des combats de coqs. Cependant, pas une maison du front de fleuve n’est habitée par des locaux, elles sont toutes des hostels et / ou des restaurants ; et l’arrivée des barques de touristes rythme chaque journée.

Où est l’authenticité du mode de vie ? Que vient-on vraiment voir quand on va là ? un zoo humain ?

Raphaël.

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A quoi peut bien penser cette madame ? Sur la Grande Muraille de Chine, Mutianyu. Photo : Raphaël.

Cher Raphaël,

De mon côté, 2003 ou 2004, voyage Italie – Grèce – Turquie en train et avec une insouciance totale, comme on peut l’avoir à 20 ans. La même insouciance qui nous a conduit à dormir à même le sol dans un parc au pied du Parthénon, ou encore dans une colline surplombant Delphes, avec une vue absolument dingue sur le site archéologique et la mer d’oliviers, au réveil.

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Au petit matin, réveil dans un campement improvisé sur la colline surplombant Delphes, Grèce. Roadtrippeur

Le backpacking le plus pur, le plus naïf qui soit (je crois.)

Mais aussi lors de ce même voyage, en Anatolie, l’expérience d’être pointé du doigt et dévisagé par les passants. Était-ce la couleur de peau ? le fait que nous portions des shorts, alors que les autres hommes semblaient tous en pantalon ? Se sentir pour la première fois l’autre, l’étranger. Verbaliser, à son compagnon de voyage : « tu sais, on a beau faire les gens cools, être ouverts d’esprit et tout, essayer de nous fondre dans la masse, il y aura toujours une frontière entre eux et nous ».

15 ans plus tard, l’année dernière, la visite d’un des plus grands townships d’Afrique du Sud. En couple avec une guide, parce que forcément, nous étions trop éduqués au voyage, trop respectueux de l’autre pour débarquer en car et en troupeau, objectifs en bandoulière. Avec le prétexte que l’un d’entre nous était titulaire d’une carte de presse, donc avec l’objectif de témoignage, de compte-rendu, plus que de voyeurisme.

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Jumelles d’observation panoramique à Khayelitsha (Cape Town), deuxième plus gros township d’Afrique du Sud après Soweto. Roadtrippeur

« Qu’avions-nous à partager avec cette famille ? »

Cette virée à travers les points d’intérêt, les inévitables artisans tous sourires, opportunément regroupés en un endroit. Jusqu’au BnB local tenu par une petite famille avec qui nous avons épuisé nos sujets de conversation en une heure chrono, avant qu’ils ne se mettent devant des soap-opéras diffusés à la chaîne. Qu’avions nous à partager avec cette famille ?

L’autre reste un autre, tandis que les frontières physiques se rétrécissent, au rythme staccato de nos selfies sur Instagram et nos clics sur quelestlemeilleurrestaurantdeTombouktou.com.

Avec Google Streetview, je peux voir et presque sentir, à 360°, les rues bouillonnantes de Tokyo ou me perdre sur les longues routes désertiques américaines sans me lever de mon canapé.

Une recherche par images et un guide sur un site spécialisé me montreront une randonnée, un monument dans ses moindres détails, avant que je ne passe des heures à comparer la différence entre deux hôtels à respectivement 8,7 et 8,5 de moyenne.

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Sur l’Interstate 40, au Nouveau Mexique, je conduis en calbut, une main sur la souris, un bol de céréales dans l’autre, à 2 heures du matin. Entre deux cuillerées, je prends des photos  Tu trouves qu’il y a quelque chose qui cloche ? Effectivement.

J’ai voyagé avant de voyager, et je n’ai pas voyagé.

C’est sur ce fond que prospèrent les blogs voyages où tous les récits se ressemblent, et où les photos sont toutes passées au même filtre coucher de soleil #merveilledumonde (#worlderlust).

Annexes plus ou moins avoués des offices de tourisme qui les financent, il est question pour eux de vendre du rêve avant de vendre un point de vue. D’enfiler les moments de jouissance – on parlera de priapisme de l’aventure – sur un rythme quasi militaire : « on vous conseille la cathédrale, un restau, le parc et le musée. Puis encore un restau et farniente sur la plage avant la soirée sur la place centrale ».

Tout cela contribue à déréaliser le monde et sa découverte, tout en la rendant infiniment ennuyeuse.

Roadtrippeur.

 

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